Nos ancêtres… (épisode 1/5) : les laïcards ou les cléricaux ? Comment et pourquoi en arrive-t-on à la loi de 1905
- Pierre SUAIRE

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Histoire d’en Parler propose une réflexion au long cours, en cinq temps, sur l’histoire de France dans la série « Nos ancêtres… ». Elle étudie des moments de clivages sociaux, politiques, culturels, et vise à partager des discussions sur différentes périodes et des sujets variés. Ces lignes sont issues d’un effort collectif et collaboratif lors de cafés-débats tenus au tiers-lieu Ailleurs à Épinal le 13 janvier 2026. Venez aux prochains, le programme est top !
Le territoire de la France, depuis les temps les plus anciens, rassemble une mosaïque de peuples, de langues et de coutumes différentes. La centralité de l’Église romaine constitue un des rares facteurs d’unité du royaume, même si le christianisme connaît des tensions et remises en cause dès le Moyen Âge. À partir de l’époque moderne, la place du culte dans la société française est une question qui agite vivement les débats. En effet, l’essor du protestantisme au XVIe siècle entraîne des lignes de fracture importantes sur le rôle de l’État vis-à-vis des Églises. La question de la tolérance religieuse, décisive jusqu’à la fin du XVIIe siècle, est alors supplantée par la distinction entre ce qui relève des Églises et de l’État. Cette idée émerge lors de la Révolution française mais par la suite, les différents régimes politiques du XIXe siècle privilégient un rapport étroit entre le clergé catholique et la nation, les autres cultes représentant moins de 5 % de la population générale. À de rares exceptions près, seuls des partisans de la République envisagent progressivement de séparer nettement les sphères politiques et religieuses ; cette opposition est parfois nommée la « guerre des deux France ». Celle-ci culmine au tournant du siècle, le contexte diplomatique et parlementaire favorisant l’accélération du processus de laïcisation de la part des gouvernements qui se suivent dans la décennie 1900. Ainsi, la loi de séparation des Églises et de l’État, adoptée le 9 décembre 1905, est le fruit d’une histoire mouvementée. Son application pose également de nombreux enjeux sociaux et entraîne une intensification de certaines fractures, qui mettent des années à se résorber.
Des liens anciens et profonds entre les pouvoirs des Églises et de l’État
« Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » est une phrase biblique, souvent interprétée comme un principe de distinction de ce qui relève du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel. Pour autant, dès le Haut Moyen Âge, l’intrication entre le pouvoir franc et le christianisme est forte, en témoignent le baptême de Clovis ou le sacre de Charlemagne. Plus tard, au Moyen Âge tardif, l’articulation entre les pouvoirs est source d’innombrables tensions. Par exemple, le roi Philippe IV de France est en conflit permanent avec la papauté au début du XIVe siècle ; un siècle plus tard, Charles VII promulgue la Pragmatique Sanction de Bourges en 1438 dans laquelle il s'affirme comme le gardien des droits de l'Église de France, rognant sur les prérogatives du pape, entérinant une crise relationnelle entre les deux entités. Parallèlement à ces querelles portant sur des débats théoriques mais aussi concrets sur le plan financier, une relation spécifique semble se nouer entre les autorités chrétiennes romaines et les rois de France. Il en est ainsi de l’expression « fils aîné de l’Église » qui fait florès à partir du XVe siècle. Dans le même esprit, le jeune roi François Ier, bénéficiant du prestige de sa victoire à Marignan, parvient à obtenir un statut spécial pour le « roi très chrétien » - une autre expression populaire dès le Haut Moyen Âge. Par le concordat de Bologne conclu en 1516, le roi de France obtient le droit de nommer les titulaires des sièges ecclésiastiques (abbés, évêques) dans son royaume, avec une double validation, par le pape puis le roi. Les liens sont donc étroits entre le clergé et l’autorité royale.

À partir des guerres de Religion au XVIᵉ siècle, la question de la place du culte dans la société française devient un facteur de division. Ces guerres civiles s’expliquent en grande partie sur la liberté du culte public à accorder aux protestants. Au sein du pouvoir étatique, c’est cet élément qui suscite la discorde, entre partisans de la tolérance contrôlée et partisans de la répression sans limite, avec d’infimes et infinies nuances. En 1598, l’édit de Nantes permet une liberté de culte limitée pour les réformés, avec des garanties judiciaires et des places de sûreté, mais ils restent défavorisés par rapport au catholicisme. Le XVIIe siècle, mettant fin à la partie militaire des conflits confessionnels, voit la lutte continuer par d’autres moyens. Des rébellions huguenotes agitent le royaume de temps à autre et leur répression fait diminuer l’effectivité des droits obtenus par les protestants. Sous Louis XIV, l’hostilité envers le culte public des protestants devient de plus en plus manifeste, avec des destructions d'écoles et de temples, des enlèvements d'enfants, des conversions forcées… Ces persécutions culminent avec la révocation de l’édit de Nantes en 1685, contraignant à la discrétion la plus totale les pratiquants de la « Religion Prétendue Réformée » restant dans le royaume, ou à l’exil vers les pays du Refuge. Cent ans plus tard, en 1787, un édit de tolérance est signé par le roi Louis XVI, reconnaissant aux calvinistes, aux luthériens et aux juifs restés dans le royaume de bénéficier de l'état civil laïque sans devoir passer par le clergé catholique. La religion officielle demeure le catholicisme, le culte public n’est pas autorisé, mais c’est une manière d’admettre l’existence de confessions différentes religion catholique demeure la religion officielle.

Les revirements politiques de la Révolution à la Troisième République
La Révolution marque un tournant radical dans les relations entre l’État et les Églises. Dès 1789, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen proclame la liberté religieuse dans son article 10, avec une formulation simple : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi ». Le choix d’une formulation négative et tempérée témoigne des difficultés d’adoption et des importantes discussions qui le précèdent. En 1790, la Constitution civile du clergé nationalise les biens de l’Église, transforme les prêtres en fonctionnaires élus et soumet le clergé à l’État, provoquant une scission entre fidèles, mais aussi et surtout entre prêtres assermentés et réfractaires, ceux qui acceptent ou ceux qui refusent ce texte. Perçu comme une ingérence, ce dernier suscite des résistances et alimente les sentiments contre-révolutionnaires, notamment dans l’Ouest. À partir de 1792, des formes de déchristianisation voient le jour avec des destructions d’objets de culte, la suppression des congrégations, des fermetures d’églises… Certaines personnalités comme Jacques-René Hébert ou Maximilien de Robespierre tentent d’instaurer des cultes civiques et révolutionnaires ayant pour ambition de remplacer la religion catholique, mais avec des rapports différents au divin. La laïcisation de la société française prend des formes nouvelles avec la mise en place du calendrier républicain, la mise en place d’un état civil, la modification des noms liés à des saintes et des saints, puis avec la - première - séparation de l’Église et de l’État, marquant la fin du catholicisme comme religion d’État. Ces bouleversements entraînent des violences contre-révolutionnaires mais aussi des arrestations contre les membres du clergé, des suppressions de symboles chrétiens. Les mouvements anti-religieux se font moins virulents et plus rares à partir du Directoire, et encore davantage lors du Consulat.

Napoléon Bonaparte souhaite revenir sur le rejet révolutionnaire de l’Église catholique afin de se poser en garant de l’ordre social renouvelé. Il parvient à un accord avec la papauté par le Concordat de 1801, visant à rétablir un équilibre sur la reconnaissance du catholicisme comme « religion de la majorité des Français », mais ne se prononçant pas sur son caractère divin ou son lien avec la nation. Par cet acte, l’Église retrouve son unité ; elle était jusqu’alors séparée entre assermentés et réfractaires. La France napoléonienne contrôle néanmoins les nominations et le financement de quatre cultes reconnus : protestant réformé, luthérien, israélite et catholique. Les évolutions politiques de la première moitié du XIXe siècle confortent la place prédominante de l’Église romaine, qui est respectivement reconnue dans les Chartes constitutionnelles comme « religion de l’État » en 1814 et comme « religion professée par la majorité des Français » en 1830. Dans l’enseignement, la loi Guizot (1833) puis la loi Falloux (1850) sanctionnent la place majeure du catholicisme et des congrégations religieuses, qui contrôlent en grande majorité l’instruction publique, malgré les protestations des députés républicains alors minoritaires. Ces évolutions traduisent en partie l’émergence de ce qui est souvent appelé « la guerre des deux France », mettant aux prises une France monarchique, catholique et conservatrice partisane de l’ordre, et les tenants d’une France laïque, républicaine et ancrée vers le progrès social. Dans le Syllabus (1864), le pape Pie IX rejette absolument l’idée selon laquelle « l'Église doit être séparée de l'État et l'État séparé de l'Église », qu’il juge « funeste et pernicieuse ». Cela montre que la question est à l’ordre du jour, dans les milieux républicains anticléricaux naturellement, mais aussi à l’intérieur des courants libéraux du catholicisme. Le premier concile œcuménique du Vatican, tenu en 1869-1870, consacre l’infaillibilité pontificale en matière de foi, de morale et de doctrine religieuse. C’est une manière de réaffirmer la primauté du pape, qui a autorité sur tous les évêques, et de ressouder les rangs ecclésiastiques dans un contexte géopolitique tendu. En effet, lors de ce concile, la guerre franco-prussienne a pour contrecoups l’annexion de Rome par le royaume d’Italie, le pape se considérant alors comme prisonnier au Vatican. La question romaine reste un enjeu crucial dans les décennies qui suivent et explique en partie la très forte hostilité du catholicisme envers les régimes politiques associés à l’Italie, ou perçus comme anti-religieux et opposés aux intérêts de l’Église catholique.

Les débuts de la Troisième République vont conforter le rejet massif du clergé envers le nouveau régime. En effet, lors de la Commune de Paris au printemps 1871, celle-ci décrète la - deuxième - séparation des Églises et de l’État, la suppression du budget des cultes et la restriction du fait religieux à la sphère privée. La répression dans le sang de l’insurrection parisienne empêche son application réelle. Par la suite, pendant près de dix ans, les partisans de la laïcisation peinent à imposer un agenda républicain à la Chambre. En mai 1877, le discours de Léon Gambetta, portant sur la question romaine, refuse l’ingérence de l’Église dans les affaires politiques françaises et tonne une réplique célèbre : « Le cléricalisme ? Voilà l'ennemi ! ». Pour autant, il est partisan d’un « contrat bilatéral qui vous oblige et vous tient, comme il m'oblige et comme il me tient », reliant Église et État. L’enracinement de principes laïques, visant en grande partie à diminuer l’influence du catholicisme, se fait en profondeur à travers une série de lois, entendues au sens large comme les lois Jules Ferry. Il en va ainsi du rétablissement du travail possible le dimanche et les jours des fêtes chrétiennes, de l’expulsion des jésuites et de nombreuses congrégations de l’enseignement, de la laïcisation des hôpitaux et des cimetières, de la loi relative à l’obligation et à la laïcité de l’enseignement, de la suppression des aumôneries militaires, de la suppression des prières publiques, de l’autorisation du divorce, de la laïcisation de l’ensemble du personnel de l’enseignement primaire. Cet arsenal législatif jalonnant les années 1880 suscite dans un premier temps du rejet de la hiérarchie ecclésiastique, mais une volonté de conciliation voit le jour entre républicains progressistes (le ministre de l’Instruction Publique et des Cultes Eugène Spuller revendique un « esprit nouveau de tolérance ») et partisans du Ralliement, c’est-à-dire l’apaisement de l’hostilité catholique envers la République sous l’impulsion du pape Léon XIII. Cet équilibre juridique, institutionnel et relationnel se voit grandement fragilisé par l’affaire Dreyfus au tournant du siècle. La polarisation des opinions publiques s’explique par le fait que les milieux catholiques sont accusés d’encourager l’antisémitisme ambiant, alimentant l’exacerbation de l’anticléricalisme, ce qui suscite de l’antirépublicanisme en retour. La question de la l'œuf ou de la poule n’est pas tranchable en l’état ; toujours est-il que la querelle entame toute possibilité de dialogue dépassionné.

1905 ou la nécessité d’un compromis
En 1901, la loi relative au contrat d’association permet une liberté publique, mais impose dans le même temps un régime spécial pour les congrégations religieuses, qui doivent obtenir une autorisation. Le gouvernement du Bloc des gauches, à partir de 1902, rejette toutes les demandes d’autorisation des congrégations féminines puis masculines. La suppression des congrégations enseignantes fait monter les tensions entre le clergé catholique et la République française. La visite du président de la République Émile Loubet au roi d'Italie Victor-Emmanuel III à Rome en 1904 est la goutte d’eau qui fait déborder le vase diplomatique : le Vatican rompt les relations avec la France, ce qui entraîne comme conséquence directe que le régime concordataire de 1801 est caduc. Il devient nécessaire de redéfinir la place des cultes dans la société, en particulier du catholicisme. Le gouvernement anticlérical pousse pour une séparation nette, mais il existe des divisions au sein même des partisans de la laïcité : certains comme Émile Combes et Maurice Allard espèrent éradiquer l’emprise des religions sur l’espace public, tandis que d’autres souhaitent affirmer la neutralité de l’État et garantir la liberté de conscience. Il en va ainsi d’Aristide Briand, Ferdinand Buisson, Georges Clemenceau, Jean Jaurès, ou Francis de Pressensé, avec des options variées quant à l’application de la loi.

La mise en œuvre du projet de loi portant sur la séparation des Églises et de l’État est le fruit d’un patient compromis, orchestré par Aristide Briand pendant environ un an et demi. Même si l’option pour un modèle plus libéral et moins dirigé contre le catholicisme l’emporte, la loi entraîne de fait une dépossession de l’Église de ses propriétés. L’objectif est de conférer les biens mobiliers et immobiliers à des associations cultuelles, indépendantes à la fois de la République et de la hiérarchie épiscopale. La loi affirmant que « la République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte » a pour modalités qu’il faut procéder à un inventaire de l’existant cultuel, pour pouvoir être dévolu aux associations. Pour l’Église catholique, ces dispositions sont vécues comme une agression en bonne et due forme. Les résistances aux inventaires des biens d’Église, parfois violentes, illustrent ce rejet. Pourtant, le gouvernement, soucieux d’éviter une guerre civile, adopte une posture pragmatique. Le ministre de l’Intérieur, Georges Clemenceau, bien que farouche anticlérical, refuse de verser dans la répression et déclare : « La question de savoir si l’on comptera ou ne comptera pas des chandeliers dans une église ne vaut pas une vie humaine ». Le pape Pie X, dans l’encyclique Vehementer Nos (1906), condamne toujours cette législation comme « profondément injurieuse vis-à-vis de Dieu », dénonçant une « apostasie officielle ». Le catholicisme rechigne à créer les associations cultuelles prévues par la loi de 1905, ce qui entraîne un flou juridique : en effet, au bout d’un an, de nombreuses communes se trouvent propriétaires d’églises paroissiales mais ne peuvent avoir de lignes budgétaires pour les entretenir, comme le clergé catholique refuse de jouer le jeu. Alors, dès janvier 1907, des aménagements sont apportés, permettant aux fidèles de continuer à fréquenter les églises. Cette situation d’entre-deux perdure jusqu’à l’Union sacrée de la Première Guerre mondiale, avec de nombreuses polémiques sur la place des cultes dans la société, notamment dans l’enseignement, ce que l’on nomme parfois la guerre scolaire. La réconciliation se fait après-guerre sur les bases de reconnaissances mutuelles et par la négociation « d’associations diocésaines » en 1924. Dans les faits, l’Église catholique, par son refus de se soumettre à la République après 1905, bénéficie d’une position différente par rapport à celle des cultes protestants et israélites. De nos jours, certaines régions, comme l’Alsace-Moselle et des territoires ultramarins, restent sous régime concordataire ou dérogatoire, rappelant que la laïcité n’est pas un principe uniforme sur l’ensemble du territoire.
La loi de 1905 est issue de conflits profonds, de longs compromis et de nécessaires adaptations à une situation complexe. Pour autant, les principes généraux qui y sont énoncés, la protection de la liberté religieuse, le respect du pluralisme et la neutralité de l’État donnent à cette loi une épaisseur quasi mythique. Elle devient un totem de l’organisation de la République, garantissant la liberté de conscience et encadrant les relations entre Églises et État. La laïcité, mot qui n’apparaît pas dans la loi de 1905, apparaît ainsi pour ce qu’elle est historiquement : elle n’est pas un acquis définitif, mais une construction politique et sociale en constante évolution.
Pour aller plus loin :
BERNAT Chrystel, « La révocation de l’édit de Nantes (1685) », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe, 2025.
FRANÇOIS Nicolas, « De 1598 à 2004 : les huit textes qui ont fondé la laïcité », Lumni - Enseignement, novembre 2023.
LE GRAND Sylvie, La laïcité en question, Presses universitaires du Septentrion, 2008.
PORTIER Philippe, « L'Église catholique face au modèle français de laïcité », Archives de sciences sociales des religions, 2005.
« De Ferdinand Buisson à la charte de la laïcité », Mission laïque française - réseau mlfmonde, décembre 2020.
Déclaration des cardinaux, archevêques et évêques de France aux pères de famille de leur pays, août-septembre 1908.







