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Le culte des martyrs dans les extrêmes-droites européennes des années 1930 : donner du sens au sang versé

Ces dernières semaines, les morts violentes de Charlie Kirk et de Quentin Deranque ont montré l’importance de la construction de l’appareil narratif, c’est-à-dire le schéma d’interprétation qui structure le vécu d'un individu et des événements. Auprès de relais politiques et médiatiques, les extrêmes-droites actuelles témoignent de la volonté de transformer le cadre du récit pour en faire des victimes de l’antifascisme terroriste et/ou des héros de la civilisation chrétienne occidentale. Cela s’inscrit dans une ritualisation du décès propre aux « religions politiques », analysées dans les années 1930 par l’intellectuel autrichien Eric Voegelin. Ce dernier décrit comment les structures politiques contemporaines remplissent un rôle jusque-là dévolu à l’Église ; la théodicée. Il s’agit de donner un sens à ce qui anime l’humanité, ce qui permet de justifier le bien et le mal, de comprendre les sources de la souffrance et d’envisager la rédemption. Ainsi, la définition d’une réalité supérieure guide l’action et la pensée, qu’il s’agisse de la domination de l’État chez les fascistes, du combat pour la vie et les races chez les nazis, ou de la lutte des classes chez les marxistes-léninistes. En cela, les partis politiques sont autant de chapelles faisant entendre un message relevant quasiment du sacré. L’extension continue du champ de la lutte, autrement dit la radicalisation de la violence, entraîne une cristallisation autour de figures diabolisées chez les ennemis, héroïsées et glorifiées chez « nous » et « nos morts ». Dans les États à prétention hégémonique ou totalitaire, souder la communauté devient un enjeu de pouvoir essentiel. Le recours à un discours d’essence religieuse autour de la notion de martyr permet d’ancrer sa légitimité dans la peine. Dans des contextes sociaux et culturels différents selon les pays, l’entre-deux-guerres voit la profusion d’opposition de forces antagonistes, qui vont tenter de propager leur récit dans la société, par le contrôle des discours, par l’organisation de rituels et par l’investissement symbolique des lieux et des calendriers.


Sacraliser la mémoire des fascistes italiens


« Le fait de militer au sein du fascisme est encore un privilège, parce qu’il implique un sacrifice, souvent fatal. Ce fait, consacré par le sang de nos martyrs, place notre parti dans un état de souveraineté morale absolue sur tous les autres. » - Benito Mussolini, « Al deputato Roberto Farinacci », Il Popolo d’Italia, 13 septembre 1925

Affiche réalisée par les militants squadristi de Florence en mémoire de Giovanni Berta, 1921.
Affiche réalisée par les militants squadristi de Florence en mémoire de Giovanni Berta, 1921.

En Italie, la période de l’entre-deux-guerres est considérablement investie par le recours au thème du martyr. Depuis un siècle, le Risorgimento, c’est-à-dire le mouvement pour l’unification italienne, a ancré le culte patriotique dans la société. Les morts de la Première Guerre mondiale sont des symboles sacrés de la nation, dont le sacrifice est fusionné avec ceux qui sont tombés pour la fondation de la patrie. Dans une capitale saturée de mémoire historique, l’inauguration de la tombe du Soldat inconnu sur le lieu du Monument Victorien et de l’Autel de La Patrie en 1921 participe de cette construction identitaire. Pour les théoriciens du fascisme, l’immédiat après-guerre est marqué par un conflit civil larvé, opposant les nationalistes aux « dérives anti-nationales » du prolétariat pendant le biennio rosso (1919-1920). Peu après l’accession au pouvoir de Benito Mussolini en octobre 1922, le régime fasciste impose à chaque ville de créer un lieu de mémoire, en souvenir des morts de la guerre, mais rapidement, cette commémoration s’étend aux martyrs de la cause révolutionnaire. Ces partisans, comme Giovanni Berta, tué par des communistes en 1921, sont célébrés comme des modèles de foi et de sacrifice, avec des hymnes, des rues à leur nom, et des sanctuaires dédiés. Cependant, ce culte est contesté par l’opposition, notamment suite à l’assassinat du député socialiste Giacomo Matteotti, qui est lui-même érigé en héros de la cause antifasciste et démocratique. Pour anéantir cette contre-propagande, le régime évoque des dizaines, puis des centaines, puis trois mille morts fascistes, alimentant la rhétorique du sacrifice. Celle-ci se retrouve pleinement dans le catéchisme de l’Opera Nazionale Balilla, la principale organisation de jeunesse, où chaque enfant de 8 à 14 ans apprend qu’il doit servir la révolution avec son sang, à l’image des martyrs morts pour le Duce. Lors du dixième anniversaire de la Marche sur Rome, l’édification de monuments aux martyrs prend une ampleur considérable. Ils servent à sacraliser la violence et à entretenir une liturgie civique, prétexte aux cérémonies, aux discours, aux rassemblements. Toutefois, le rapport italien aux martyrs se distingue par son recours aux expositions et aux collections d'œuvres et d’objets. L’historienne Beatrice Falcucci pose en effet que « si le fascisme était une religion, les musées et les expositions étaient ses lieux de culte ». Dans ce registre, la Mostra della Rivoluzione fascista, au palais des Expositions de Rome en 1932, est un événement qui attire des millions de visiteurs à la gloire du régime et de ses morts. L’embrigadement fasciste exalte l’engagement total envers sa nation ; être reconnu comme martyr constitue l’apothéose de ce qui est possible à atteindre pour un individu. Cependant, cette reconnaissance ne dure que le temps du Ventennio, c’est-à-dire les deux décennies d’exercice du pouvoir du fascisme (1922-1943). En effet, après 1945, la plupart des monuments fascistes sont renommés ou détruits, et la mystique propre à cette religion politique perd toute légitimité et s’efface de l’espace civique ; même si des lieux subsistent, ils sont vidés de leur vitalité commémorative, à l’exception de la présence rare de quelques nostalgiques qui souhaitent faire perdurer cette tradition de célébration des martyrs.


Le monument aux martyrs du fascisme du cimetière monumental de la chartreuse de Bologne inauguré à l’occasion du dixième anniversaire de la marche sur Rome le 28 octobre 1932, Wikimedia Commons. 
Le monument aux martyrs du fascisme du cimetière monumental de la chartreuse de Bologne inauguré à l’occasion du dixième anniversaire de la marche sur Rome le 28 octobre 1932, Wikimedia Commons. 

Édifier une communauté autour de mythes mobilisateurs en Allemagne nazie


« Ces héros, je veux les donner en exemple aux sympathisants et aux défenseurs de notre doctrine, comme autant de héros qui se sont sacrifiés pour nous tous en ayant une très claire conscience de ce qu’ils faisaient […]. Toutes les persécutions subies par le mouvement et ses différents chefs, toutes les médisances et calomnies ne l’ont atteint en rien. La justesse de ses idées, la pureté de sa volonté, l’esprit de sacrifice de ses membres ont fait qu’il est jusqu’ici sorti plus fort que jamais de toutes les répressions. » - Adolf Hitler, Mein Kampf, 1925.

Monument commémoratif de la Feldherrnhalle, Archives fédérales allemandes, 1933.
Monument commémoratif de la Feldherrnhalle, Archives fédérales allemandes, 1933.

L’apothéose du martyre est un élément significatif dans les stratégies discursives et les pratiques liturgiques employées par les dignitaires du national-socialisme en Allemagne dès les années 1920. En effet, dix ans avant son arrivée au pouvoir, Adolf Hitler, inspiré par la Marche sur Rome, lance une démonstration de force à Munich en novembre 1923. Si la tentative de coup d’État échoue dans les grandes largeurs avec l’incarcération de son leader, elle n’en est pas moins érigée comme un mythe fondateur de la symbolique nazie. La quinzaine de morts est élevée au rang de « martyrs du sang », dès la préface et à la fin de Mein Kampf. Le drapeau qu’ils portaient ce jour-là, taché de leur sang, est baptisé Blutfahne (drapeau de sang) et constitue une relique utilisée lors des cérémonies du parti. Lors de la première année du Troisième Reich, un mémorial est érigé sur une façade de la Feldherrnhalle de Munich, puis des temples d’honneur abritant leur sarcophage témoignent de cette présence monumentale. Des édifices et commémorations similaires sont reproduits dans chaque Gau (circonscription administrative nazie). Le 8-9 novembre, anniversaire du putsch, devient une date majeure du calendrier : ce n’est pas un hasard si cela coïncide avec les pogroms de 1938. La propagande qui fonde la construction du martyr repose sur la sublimation de la mort, permettant de donner une appréciation presque désirable de l’esprit de sacrifice. Dans la décennie 1930, la figure de Horst Wessel, membre de la Sturmabteilung (SA), est emblématique de cette exploitation visant à en faire l’exemple de l’activiste dévoué. Il s’engage très jeune dans des groupes nationalistes et paramilitaires d’extrême droite avant de rejoindre la SA en 1926. Rapidement, il gravite dans les cercles nazis berlinois, devenant un proche de Joseph Goebbels. Wessel compose notamment les paroles de la chanson Die Fahne hoch! (Le Drapeau en haut !), qui deviendra plus tard le Horst-Wessel-Lied, hymne officiel du parti national-socialiste puis co-hymne national sous le Troisième Reich. Début 1930, il est grièvement blessé par balle à la tête lors d’une altercation avec des militants communistes, dans le contexte d’un conflit à la fois politique et personnel. Sa mort est immédiatement instrumentalisée par Goebbels, qui en fait un symbole de la lutte contre le communisme. Ses funérailles rassemblent des milliers de personnes, exception faite de Hitler, absent par prudence. Après l’arrivée des nazis au pouvoir, son assassin, Albrecht Höhler, est extrait de prison et exécuté par des SA, tandis que le régime multiplie les hommages à Wessel, rebaptisant rues, places et navires en son honneur. Néanmoins, si l’on remet en perspective les morts du putsch de 1923 et celle de Horst Wessel, il s’agit bien davantage de situations confuses et piteuses, fondé sur des exagérations et des mensonges, ce qui n’empêche pas d’imposer un récit à la fois victimaire et glorieux. Dit autrement : peu importe la réalité des faits, la structuration narrative mystifiée dictée par les nazis permet de faire passer à la postérité des personnalités d’une faible envergure, assurant un phénomène d’identification et un ancrage profond dans la population. 


SA Sturmführer Horst Wessel – ein Lebensbild von Opfertreue, Fritz Daum - Ensslin & Laiblins Verlag, Reutlingen, 1933.
SA Sturmführer Horst Wessel – ein Lebensbild von Opfertreue, Fritz Daum - Ensslin & Laiblins Verlag, Reutlingen, 1933.

Le culte aux caídos dans l’Espagne franquiste : rendre présente la mort


« Plaise à Dieu que mon sang soit le dernier sang espagnol versé dans des discordes civiles. Plaise à Dieu que le peuple espagnol, si riche en qualités dignes d’être aimées, trouve dans la paix, la Patrie, le Pain et la Justice [...]. Que notre Seigneur accepte ma mort en sacrifice pour compenser en partie ce qu’il y a eu d’égoïsme et de vain dans ma vie. » - José Antonio Primo de Rivera, Testamento, novembre 1936.

Façade de l’église paroissiale de Puebla de San Miguel, Wikimedia Commons, 2004.
Façade de l’église paroissiale de Puebla de San Miguel, Wikimedia Commons, 2004.

Dans l’Espagne nationaliste, le catholicisme joue un rôle déterminant dans la construction identitaire, face au camp républicain, vu comme une « anti-Espagne ». Les martyrs sont des symboles actifs de légitimation du pouvoir, incarnant le sacrifice nécessaire pour préserver l’Espagne éternelle, « unie, grande et libre » d’après la devise du franquisme, rythmant chaque discours. Ces mots sont la plupart du temps suivis de « ¡Arriba España !, ¡Arriba! José Antonio, ¡Presente ! ». Ce slogan fait référence à José Antonio Primo de Rivera, fils de l’ancien dictateur Miguel Primo de Rivera. Le fils fonde en 1933 la Falange Española, une organisation politique réactionnaire. À l’image de Horst Wessel, il rédige la chanson du parti, Cara al Sol, qui devient l’hymne officiel du régime franquiste quelques années plus tard. En 1934, il fusionne son groupe politique avec les Juntas de Ofensiva Nacional-Sindicalista. Ce parti obtient des résultats groupusculaires aux élections générales de février 1936 mais ses militants sont parmi les plus actifs dans les combats de rue face aux forces révolutionnaires de gauche. José Antonio Primo de Rivera est arrêté en mars 1936 mais il continue de diriger le mouvement, d’appeler à l’insurrection contre la République, et de produire des écrits, notamment son Testament, rédigé à l’été 1936. Il est exécuté en novembre à l’âge de 33 ans alors qu’il était promis à un avenir brillant au sein des sphères nationalistes, ce qui en fait la principale figure de martyr du camp du soulèvement militaire, à la suite d’autres personnalités comme Calvo Sotelo, Ramiro de Maeztu et Víctor Pradera. Primo de Rivera est désigné comme « l’absent », ce qui entretient le mythe de son retour christique pour assurer la rédemption du pays. Paradoxalement, le fondateur de la Falange est omniprésent du fait de l’intense diffusion d’icônes, de textes, de chants, de processions, de rituels scandant « presente » en sa mémoire. Cette stratégie vise à unifier les différentes factions du Movimiento Nacional (monarchistes, phalangistes, militaires) derrière le mythe de la Croisade, la guerre civile étant largement instrumentalisée comme une guerre sainte. Pour Francisco Franco, se présenter comme le continuateur de l'œuvre de José Antonio Primo de Rivera est une manière de légitimer sa propre source de pouvoir. La mort du héros constitue un acte purificateur nécessaire à la renaissance de la nation. Plus largement, la commémoration des caídos (tombés pour la cause) se traduit par des démonstrations de force spectaculaires du régime dans les grandes villes, mêlant symbolisme religieux, propagande politique et mobilisation populaire. Les cérémonies organisées dans les petites localités sont plus spontanées, intimes et émotionnelles, centrées sur les familles de victimes. Ces actes de piété collective s’accompagnent d’une monumentalisation, dont la « reconquête » du corps de José Antonio Primo de Rivera est un des témoins les plus éclairants. Le 20 novembre 1939, le « prophète de la religion politique phalangiste » est exhumé d’Alicante pour être déplacé à pied au monastère de l’Escurial, un lieu historique dédié aux grands rois de l’Espagne situé à 467 kilomètres de là. Le cortège funéraire est l’occasion d’une gigantesque opération de ferveur nationale entretenue par le régime de Francisco Franco, vainqueur de la guerre civile. Entre 1940 et 1959, l’édification du Valle de los Caídos, le plus important mémorial du franquisme, à quelques kilomètres de l’Escurial, a pour but principal de commémorer les morts de la « glorieuse croisade ». Quelques semaines après son inauguration, la dépouille de José Antonio Primo de Rivera est transférée dans cet ensemble monumental. Toutefois, à partir des années 1960, le culte des martyrs s’estompe progressivement, car le franquisme se distancie de son image de guerre et vise à réconcilier l’Espagne derrière le vocable de la paix civile. La loi de mémoire démocratique a comme conséquence un ultime déplacement du corps de Primo de Rivera, qui est conduit au cimetière de San Isidro à Madrid le 24 avril 2023, le jour des 120 ans du fondateur de la Falange. Ce jour-là, quelques protestataires ont fait entendre l’hymne Cara al Sol, et le cri de ralliement « presente ».


Monument à Onésimo Redondo au Cerro de San Cristóbal à Valladolid, détruit en 2016, Wikimedia Commons, 2015.
Monument à Onésimo Redondo au Cerro de San Cristóbal à Valladolid, détruit en 2016, Wikimedia Commons, 2015.

La transnationalisation des martyrs à travers l’Europe : l’exemple des Roumains de la Garde de fer


« C’est le jour de la résurrection du capitaine. Il est ressuscité, comme il l’avait promis, selon l’Évangile. Il est ressuscité, sortant de la tombe pour nous présenter la Roumanie elle-même, ensevelie par cet âge de péché » - Le journal légionnaire Cuvântul, 30 novembre 1940.

Marche funéraire en hommage à Ion Moța et Vasile Marin, Wikimedia Commons, 1937.
Marche funéraire en hommage à Ion Moța et Vasile Marin, Wikimedia Commons, 1937.

La guerre d’Espagne sert de point de ralliement pour mener la croisade contre les anti-chrétiens et devient rapidement un conflit internationalisé. Le culte des morts au combat constitue un aspect essentiel de la solidarité entre les mouvements nationalistes à travers l’Europe des années 1930. Ainsi, des rituels et mémoriaux sont établis pour honorer les combattants de différents pays en Espagne, à l’image de la Pyramide des Italiens à Valle de Valdebezana, abritant les dépouilles des fascistes morts à la bataille de Santander. L’exemple roumain illustre la transnationalisation des rituels fascistes en Europe durant l’entre-deux-guerres. En janvier 1937, Ion Moța et Vasile Marin, deux dirigeants de la Légion de l’Archange Michel (aussi appelée Garde de Fer), trouvent la mort à Majadahonda. L’organisation ultranationaliste défend les valeurs spirituelles et l’esprit de sacrifice pour la création d’un homme nouveau : ainsi, leur décès est immédiatement transformé en symbole par le mouvement légionnaire et trouve un écho international. Leurs corps sont transportés par train à travers l’Europe, en passant par Berlin le 6 février où ils sont accueillis par une importante délégation de dignitaires nazis, fascistes et phalangistes. Le fondateur de la Garde de Fer, le « Căpitanul » Corneliu Codreanu, organise le cortège funéraire à travers la Roumanie, conçu comme une grande opération de propagande pour gagner la sympathie des populations. Il rédige un Serment en leur honneur, lu devant les cercueils, engageant les légionnaires à poursuivre le combat pour une Roumanie purifiée et régénérée. La mort de Moța et Marin est présentée comme un acte de foi et de dévouement à la cause nationaliste, et leur mort comme un martyr. Des publications, des poèmes, des chants et des cérémonies commémoratives sont organisés chaque année, tant en Roumanie qu’en Espagne, pour entretenir leur culte. Leur mémoire est instrumentalisée afin de légitimer la violence politique et l’antisémitisme virulent qui anime la Garde de Fer. Cela permet de créer une communauté émotionnelle autour du mouvement, qui avait été dissous en 1933 suite à plusieurs assassinats politiques. Les élections générales organisées en décembre 1937 dans le royaume de Roumanie consacrent la percée du parti Totul pentru Țară (Tout pour la Patrie), émanation de la Garde de Fer, mais la campagne est marquée par des affrontements avec les Lăncieri paramilitaires du parti national-chrétien. Codreanu est arrêté par le roi Carol II, optant pour une politique de répression contre ce segment ultra-violent mais en supprimant la démocratie parlementaire. La mise à mort du dirigeant légionnaire en novembre 1938 est transformée en symbole de la persécution par les autorités monarchiques, entraînant un cycle de guerre civile entre les partisans de la dictature carliste, les pro-nazis et la Garde de Fer jusqu’à l’été 1940. Suite au démembrement du pays par l’occupation soviétique de la Bessarabie et de la Bucovine et par la cession d’une partie de la Transylvanie à la Hongrie, l’État national-légionnaire dirigé par le maréchal Ion Antonescu fonde son idéologie et son implantation dans la population sur le culte des « martyrs légionnaires », aux premiers rangs desquels Ion Moța, Vasile Marin et Corneliu Codreanu. En novembre 1940, près de 5 000 légionnaires et dignitaires nazis assistent à la réinhumation du corps de Codreanu, afin de mobiliser la population autour d’un récit de persécution et de sacrifice.


Les dirigeants de l’État national-légionnaire Ion Antonescu et Horia Sima sous le portrait de Codreanu, Iosif Berman, National Geographic Romania, octobre 1940.
Les dirigeants de l’État national-légionnaire Ion Antonescu et Horia Sima sous le portrait de Codreanu, Iosif Berman, National Geographic Romania, octobre 1940.


Les régimes d’extrême-droite des années 1930 ont instrumentalisé la mort et le sacrifice pour créer une « religion politique », transformant des concepts profanes comme la nation ou la race en objets de culte. En sacralisant des figures de martyrs, ces structures politiques ont ritualisé leur mémoire à travers des cérémonies, monuments et récits mythifiés, offrant ainsi un sens transcendant à la souffrance collective. Cette sacralisation servait à légitimer le parti ou le pouvoir en ancrant l’autorité dans une mission providentielle. La mobilisation des masses, en fusionnant identité nationale et ferveur religieuse, permet de garantir une théodicée et une rédemption terrestre en contribuant à un idéal, que ce soit la grandeur nationale, la pureté raciale, la défense des valeurs chrétiennes, ou encore l’exaltation du culte du chef ou du fondateur. L’historien Jonathan Preda souligne l’idée essentielle que « le martyr ne naît pas de la mort, mais du récit ». L’interprétation qui est faite du défunt importe bien plus que les conditions réelles de son existence et de sa mise à mort. Ces régimes empreints de modernité ont su instrumentaliser des fondements traditionnels mystifiés, afin d’assurer un contrôle social de plus en plus puissant et profond dans les populations et par ce biais, d’accroître leur pouvoir. 



Pour aller plus loin :


CASQUETE Jesús, Politics of Death - The Cult of Nazi Martyrs - 1920-1939, Routledge, 2023.


DELPU Pierre-Marie, Le martyre politique en Europe du Sud (XIXe-XXIe siècle), Casa de Velázquez, 2025.


FALCUCCI Beatrice, « Les “martyrs” dans les collections coloniales italiennes pendant le fascisme », in POULOT Dominique, L’effet musée, Éditions de la Sorbonne, 2022.


LOUIS Florian & ROGER-LACAN Baptiste, « « Il y a cent ans,  les chances de succès d’Hitler étaient fragiles », une conversation avec Ian Kershaw », Le Grand Continent, novembre 2023.


MATARD-BONUCCI Marie-Anne & CUENCA Arsenio & NONJON Adrien & PREDA Jonathan & TASSA Marie, « Martyrologie et mémoire combattante dans les mouvances néo-fascistes européennes », Table ronde des Rendez-vous de l’Histoire de Blois, octobre 2023.


LORENZELLI Claire, « La Scuola di mistica fascista : une jeunesse fasciste face au choix du mysticisme », La Clé des Langues - ENS de Lyon / DGESCO, mai 2020.


une histoire des monuments de la guerre d’Espagne », Au carrefour des espaces et des mémoires II. Conflits, espaces, mémoires, RILMA 2 - ADEHL, 2009.


PELLISTRANDI Benoît & SIRINELLI Jean-François, L’histoire culturelle en France et en Espagne, Casa de Velázquez, 2008.


RANZ ALONSO Eduardo, « José Antonio, la falange de la diosa de la muerte », LHUMAINE, 2024.



SANDU Traian, Un Fascisme Roumain – Histoire de la Garde de Fer de 1920 à 1941, Éditions Perrin, 2014.


SEVILLANO CALERO Francisco, « Le culte de la mort dans l’« État nouveau » espagnol (1936-1941) », Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 2015.


TESQUET Olivier Tesquet & JEANTICOU Romain, « Mort de Quentin Deranque : des faits au récit, les rouages de la fabrique médiatico-politique d’un martyr », Télérama, février 2026.


mystification nazie », Mémoire d’Auschwitz ASBL, décembre 2023.



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