La résistance du lieutenant-colonel Emile Driant à Verdun

15/07/2020

Le 31 décembre 1914, le soldat René Lehodey du 25ème régiment d’infanterie écrit à ses parents « Voilà l’année 1914 terminée. La victoire est pour 1915, vive 1915 ! ». Le front, durant l’année 1915, semble peu bouger malgré les pertes humaines toujours plus élevées. Ainsi, en cette fin d’année, les généraux des deux camps ne voient qu’une seule solution pour faire évoluer la situation : choisir un point du front, y concentrer un feu d’artillerie jusqu’alors inconnu et attaquer pour percer. Mais les ennemis ont des moyens comparables dans cette guerre devenue industrielle. En cette année 1916 vont se jouer deux immenses batailles sur le front occidental, que François Cochet appelle « Hyperbatailles ». Les Allemands savent que les alliés préparent une grande offensive. Le général Von Falkenhayn veut les prendre de court en attaquant le premier à Verdun. L’historiographie est très fournie sur la bataille de Verdun. François Cochet dénombre 374 ouvrages sur cette bataille qui passionne car elle est le plus grand affrontement entre les deux armées les plus puissantes de cette époque. Paul Valéry la décrit comme « une sorte de duel sous les yeux de l’Univers, un tournoi singulier et presque symbolique ». Il est intéressant de voir ces premiers jours qui ont été d’une importance exceptionnelle dans la suite de la bataille, au travers de l’histoire héroïque du lieutenant-colonel Driant et de ses 2200 chasseurs du 56ème et du 59ème Bataillon de Chasseurs à Pied. 

Pourquoi Verdun ?

Le blocus de la marine britannique sur les ports allemands met en difficulté l’Allemagne. L’état-major allemand décide de choisir et de prendre un lieu symbolique, qui permettrait de faire la paix avec l’Ouest. Verdun, ayant subi 10 sièges durant son histoire, a une importance symbolique dans la conscience nationale française, et c’est donc cette ville qui est choisie pour l’attaque. Le Kronprinz Guillaume dit que « Verdun est le cœur de la France ». Cette région de Verdun est fortifiée de 28 forts et est entourée de collines et de crêtes offrant des positions défensives, mais les renseignements allemands savent que beaucoup de canons, 43 batteries lourdes notamment, ont été démontés pour servir ailleurs sur le front, Verdun étant un secteur considéré comme calme, mais surtout pour préparer l’offensive alliée du printemps 1916. Mal défendus, les assaillis auraient aussi du mal à se ravitailler, car une seule route est disponible entre Verdun et Bar-le-Duc. Cette mauvaise défense, et les préparatifs allemands de l’offensive qui se font visibles, alertent le lieutenant-colonel Emile Driant qui n’hésite pas à couper la voie hiérarchique pour aller alerter la Chambre des Députés sur le risque imminent d’une attaque à Verdun, il interpelle même le ministre de la guerre, le général Joseph Simon Gallieni. Le commandant Frédéric Herr informe aussi, dès août 1915, de la situation inquiétante de la défense de Verdun. Il dit : « Si j’étais attaqué, je ne pourrais tenir ; j’ai rendu compte au Grand Quartier Général, on ne veut point m’écouter ». Mais ces alertes sont fréquentes, et le général Joffre ne veut pas se détourner de son objectif principal d’offensive sur la Somme pour le printemps 1916, qu’il a décidé avec les anglais à la conférence de Chantilly en décembre 1915. Malgré les enquêtes qui sont déclenchées, rien n’est réellement fait pour améliorer la situation. Dès décembre 1915, le Grand Quartier Général sait qu’une attaque massive des Allemands aura lieu, mais ils ne savent pas le lieu de celle-ci. Les Allemands font des diversions, le Grand Quartier Général reçoit parfois des informations contradictoires, et les lieux possibles de l’offensive sont nombreux : Soissons, Belfort, Arras, Nancy, Amiens, Calais, … Même si plusieurs sources viennent pointer vers Verdun en janvier et début février 1916, dont la prise de déserteur qui précisent une attaque, l’incertitude reste présente au Grand Quartier Général jusqu’au dernier moment. Le général Joffre reste certain, même en plein cœur de l’offensive initiale le 22 janvier, que « Il est possible que cet effort ne soit pas isolé et que des attaques plus ou moins puissantes se produisent sur d’autres parties du front ».

Et pourtant, Erich Von Falkenhayn est déterminé, il va choisir la tactique du Trommelfeuer, le rouleau de feu, qui fera s’abattre les obus de 1500 pièces d’artillerie sur 10 kilomètres de lignes françaises, dont 600 pièces d’artillerie lourde, pouvant tirer des obus de très gros calibres : 380mm ou 420mm. Ensuite, le rouleau de feu avance pour permettre à l’infanterie de passer à l’assaut, sur des positions où plus aucun défenseur ne pourra se trouver. Puis, l’objectif est la prise des forts et enfin de Verdun, le tout le plus rapidement possible pour éviter l’arrivée de renforts français, dans le but d’exploiter la percée.

Le Lieutenant-colonel Emile Driant

Né en 1855 à Neufchâtel-sur-Aisne, d’un père juge, il choisit une carrière militaire, il devient lieutenant en en 1877 dans l’armée de l’infanterie. Il sert en Tunisie, et devient l’ordonnance, aide de camp, du général Boulanger dont il épouse la fille. Il sera proche du général Boulanger jusqu’à son suicide en 1891. Devenu chef de bataillon en 1896, il reçoit le commandement du 1er bataillon de chasseurs à pied. Il se lance aussi dans une production écrite de roman de fiction et d’anticipation géopolitique et militaire. À la suite de l’affaire des fiches, il quitte l’armée en 1905. Il est élu député de Nancy en 1910, et malgré son statut de parlementaire, il choisit de s’engager à l’entrée en guerre tout en gardant ce statut. Il obtient le commandement des 56ème et 59ème bataillons de chasseurs à pied et se retrouve dans le secteur de Verdun en 1915. Il est très proche de ses hommes, et vit souvent avec eux dans les tranchées. Il se retrouve en première ligne le 21 février 1916.

Le lieutenant-colonel Driant en 1915

L'attaque

Le 13 février, l’attaque est repoussée en raison des mauvaises conditions météorologiques. Les informations qui arrivent au GQG sont fiables : une attaque aura lieu à Verdun. Des renforts et des réserves parviennent déjà près de Verdun. Mais le 21 février 1916, entre 6h et 7h30 selon les rapports, l’orage d’acier comme l’a décrit Ernst Jünger s’abat sur les troupes françaises. Le bois des Caures est ravagé par l’artillerie. Plus les heures passent, plus le feu continu s’élargit et gagne en profondeur. Le général Germain Passaga, stationné dans les Vosges, entend « un roulement de tambour prolongé ». A 8h15, Verdun est directement touchée par les obus, la gare est endommagée, les voies ferrées sont coupées. Le bois des Caures subit un pilonnage d’une intensité inégalée jusqu’ici, et qui dure jusqu’à 16h, laissant place à 16h15 aux fantassins allemands, 3 corps d’armée, soit 60.000 hommes prenant les premières lignes. Ils utilisent une arme apparue en 1915, le Flammenwerfer, le lance-flamme, utilisé en première ligne devant les fantassins. Le capitaine Seguin, commandant la 7ème compagnie du 59ème bataillon de chasseurs à pieds, témoigne : « En sortant de nos abris nous ne reconnaissions plus le paysage auquel nous étions habitués depuis quatre mois ; il n’y avait presque plus d’arbres debout, la circulation était très difficile  à cause des trous d’obus qui avaient bouleversé le sol ».

Brancardiers français sous le feu lors de la bataille de Verdun

Les Allemands arrivent en première ligne du bois des Caures, où 300 chasseurs du 59ème BCP sur 1000 ont survécu. Ils font face à 10.000 Sturmtruppen, les troupes d’assaut allemandes. Les chasseurs, ayant subi les effets des explosions, et étant parfois sourds ou blessés, avec de l’armement en mauvais état et peu de munitions, contre-attaquent. Emile Driant fait monter le 56ème BCP, jusqu’à présent placé en seconde ligne hors du bois, en première ligne durant la nuit pour soutenir le 59ème. Ils stoppent l’offensive terrestre dans une lutte acharnée, et reprennent quelques positions dans la nuit. Les communications françaises sont désorganisées, les états-majors ne connaissent pas l’exacte progression des Allemands.

Le 22 février, alors bombardés encore plus violemment dans la nuit, et attaqués par l’infanterie depuis la matinée, Emile Driant décide à 16h, après avoir résisté une partie de la journée, de faire retirer le 56ème et le 59ème BCP. Presque anéantis, ils quittent le bois pour aller rejoindre le village de Beaumont en 4 colonnes. Toujours vers 16h, les colonnes partent, sautant de trous d’obus en trous d’obus pour se protéger. Le lieutenant-colonel Emile Driant, qui s’était retiré avec sa colonne parmi les derniers, est frappé à la tempe par une balle de mitrailleuse. Il s’écrie « Oh mon Dieu ! » avant de s’écrouler peu après le départ des colonnes, à l’extérieur du bois. Seule la colonne du capitaine Hamel arrive à peu près intacte à Beaumont. Sur 2200 chasseurs, 1180 sont morts, 90% des effectifs sont perdus. Le bois des Caures est également perdu le 24 février et plus aucune première ligne ne peut contenir les allemands. Le fort de Douaumont tombe le 25 février, les allemands avancent, les français résistent tant qu’ils le peuvent. Les 21 et 22 février, 2 millions d’obus sont tombés, dont 80.000 sur le bois des Caures, soit un obus toutes les trois secondes.

La mémoire

Le lieutenant-colonel et une partie de ses troupes sont enterrés sur place par les allemands. Une croix désigne cet endroit encore aujourd’hui. Une stèle indiquant l’emplacement où Emile Driant est tombé est construite, et son Poste de Commandement au bois des Caures est également un lieu de mémoire pour les bataillons de chasseurs. Son corps est exhumé en 1922, et un mausolée est construit près du bois avec la mention « Au colonel Driant et à ses chasseurs ». Chaque année, le 21 février, une cérémonie y a lieu. Aujourd’hui encore, le 16ème bataillon de chasseurs, dont le 56ème BCP fut le bataillon de réserve, perpétue la mémoire du colonel Driant et de ses chasseurs. Leur quartier (appellation propre aux bataillons de chasseurs pour désigner la caserne) porte le nom « LCL Driant ».

Le mausolée au bois des Caures

Dans la « Protestation des chasseurs », écrite en 1873 lorsque l’existence des bataillons de chasseurs a été remise en cause, et par la suite maintes fois modifiée, plusieurs références sont faites à ces deux bataillons et à leur résistance courageuse face aux Allemands, et notamment le couplet : « Plus de cent fois renouvelés / Nos bataillons comme un seul homme / Devant la mort se sont dressés / Chez nous pas de paroles vaines / Les chasseurs de Driant sont là ». Celui-ci rappelle également le sacrifice des bataillons de chasseurs durant toute la guerre, car en plus de Verdun, ils ont subi des pertes énormes sur d’autres fronts. Au total, 78 bataillons de chasseurs ont servi pendant la Grande Guerre pour un effectif de 72.000 hommes. Ils sont constamment renouvelés car leurs pertes totales durant la guerre sont de 82.000 morts.

Le sacrifice du lieutenant-colonel et de ses chasseurs a permis de faire prendre une journée de retard sur le plan initial du général Erich Von Falkenhayn, car les actes de bravoure des chasseurs ne sont pas isolés, et d’autres points de résistances ont pu se mettre en place. Ce retard a permis au général Edouard de Castelnau de prendre des décisions cruciales, comme le déploiement du 20ème corps d’armée du général Balfourier en renfort, et la prise de position de la IIème armée du général Pétain. Mais même si la situation semble s’être stabilisée au 26 février, la bataille va encore durer 9 mois, et fera plus de 700.000 victimes.

John CORTON

Bibliographie

COCHET François, La Grande Guerre, Paris, Perrin, 2018, 618 p.

SHERMER David, La Grande Guerre 1914-1918, Paris, Cathay, 1977, 256 p.

TURBERGUE Jean-Pierre (dir.), Les 300 jours de Verdun, Paris, Italiques, “Service Historique de la Défense”, 2006, 550 p.

Créé avec Wix.com

This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now