L'Affaire de Nancy, ville patriotique et pourtant ?

05/08/2020

          Dans l’histoire sanglante de la Révolution française (1789-1799), on qualifie l’année 1790 d’année calme et, pourtant, elle n’est pas épargnée d’événements. L’armée française se voit chamboulée par un manque d’entretien des troupes et par l’émigration d’officiers hostiles à la Révolution ou encore craignant la montée des agitations. C’est dans ce contexte que le marquis de Bouillé (1739-1800), cousin du grand marquis de La Fayette, obtient le poste de gouverneur militaire à Metz. En désaccord avec les idées révolutionnaires, il accède cependant au titre de commandant des troupes de Lorraine, Alsace et Francfort le 26 août 1790 par l’Assemblée nationale.

La contestation générale est alors parvenue à toucher les soldats de différentes garnisons de Nancy. Se prépare, donc, la plus sanglante insurrection de l’année 1790. La raison globale de cette montée des tensions est l’irrégularité des versements de solde. L’Etat verse une certaine somme à chaque régiment et cela tous les ans. Une fois l’entretien payé, le reste de l’argent est donné aux soldats. Il faut savoir que Nancy et Metz sont reconnues comme deux villes patriotes et que chaque camp lutte pour la conservation de la patrie. Les garnisons de Nancy avaient notamment refusé de tirer sur la population lors de la prise de la Bastille. Il est donc important de comprendre comment une ville vouée à la défense des idées révolutionnaires se voit devenir un exemple de contestation et de réprimande militaire.

          La montée des tensions commence dès le mois d’avril 1790 quand le Régiment du Roi refuse son nouveau commandant. Le mois suivant, un soldat est humilié et chassé par ses camarades pour avoir provoqué des bourgeois et pour avoir travaillé aux côtés d’officiers contre-révolutionnaires. Dès le début du mois d’août, les agitations s’accélèrent. Le 1er août des soldats protestent contre la punition d’un de leur camarade. Ils évitent la sanction générale en demandant au commandant en chef, De Noue, de vérifier les comptes. A Paris, l’Assemblée nationale veut mettre un terme à ces tensions. Un décret est alors mis en place, interdisant les associations de soldats et les interventions des autorités militaires pour les affaires militaires. Alertes aux revendications des soldats, des inspecteurs sont nommés pour vérifier les comptes.

           Le 9 août, la garnison de Lullin-Châteauvieux suit l’exemple du Régiment du Roi et demande une avance de paiement. C’est ensuite au tour du régiment de Mestre de Camp-Cavalerie de demander un acompte. À la suite de cela, le 11 août, on arrête deux députés du commandant, tous deux soldats suisses. Les autorités les condamnent au châtiment corporel entraînant une contestation populaire. Ces deux soldats sont libérés par leurs camarades d’autres régiments et cet épisode se conclut sur une fête. Mais les suisses de Lullin-Châteauvieux déposent leurs officiers et se font verser 27 000 livres. L’Assemblée nationale, mise au courant, décide de fournir l’argent via des médiateurs et de calmer les revendications. Celles-ci ne se calmant pas, c’est la répression qui est choisie. Bouillé est nommé au rétablissement de l’ordre et le gouverneur de Besançon, Malseigne, à la vérification des comptes. Mais Pécheloche, délégué de la Garde Nationale, constate la volonté pacifique des troupes et l’Assemblée nationale pense l’affaire terminée à la suite d’une lettre du Régiment du Roi reconnaissant son erreur. A côté de cela, les relations entre Malseigne et les suisses s’aggravent, faisant craindre aux autres régiments la possibilité de transfert qui relancent les tensions. Lullin-Châteauvieux reçoit alors le 26 août un ordre de Bouillé leur demandant de partir pour une autre garnison. Ils refusent et Nancy voit l’arrivée de gardes nationaux venus de Meurthe pour les contrôler. La population s’inquiète de cette arrivée et Malseigne part de la ville le 28 août. Les rumeurs gonflent et De Noue est emprisonné et arraché à sa tenue militaire. Des cavaliers de Mestre de Camp-Cavalerie attaquent Malseigne, à Lunéville, alors protégé par des Carabiniers. Pendant ce temps, Bouillé en profite pour quitter Metz avec quelques hommes et le lendemain les suisses volent 4 000 fusils à l’Arsenal. Le 30 août, Bouillé rassemble le reste de ses troupes à Frouard, composé de 3 020 fantassins français et suisses et de 1 480 cavaliers. Nancy apprend l’arrivée des soldats et la municipalité réquisitionne les Carabiniers de Lunéville. Le jour suivant, l’arrivée de députés nancéiens à l’Assemblée nationale permet de comprendre que la situation a été exagérée et De Noue et Malseigne sont alors libérés et conduits à Bouillé. Les garnisons du Régiment du Roi, de Mestre de Camp-Cavalerie et une partie de Lullin-Châteauvieux quittent même Nancy mais Bouillé prévoit toujours son arrivée à Nancy à 16 heures. Bouillé s’entretient avec une députation lorsque retentissent des coups de feu de sources inconnues. Le combat s’engage. Malgré des tentatives d’éviter le combat, comme celle d’André Désilles, les Suisses, les gardes nationaux de Nancy, les civils et les quelques soldats des garnisons restantes voient les portes Stanislas et de Stainville forcées. Le combat prend fin vers 19 heures et sera largement critiqué par des hommes comme Desmoulins ou Buchez. Bouillé parle de 400 soldats tués, Louis Blanc de 3 000 civils tués.

         A la suite de cela, les garnisons du Régiment du Roi et de Mestre de Camp-Cavalerie sont délocalisées. Les Suisses de Châteauvieux sont jugés : un roué, 22 pendus, 30 condamnés aux galères pour 30 ans, 60 renvoyés à leur corps en attendant. La Garde nationale est dissoute et c’est une répression militaire qui a lieu. Bouillé reçoit les félicitations de l’Assemblée nationale malgré le désaccord de Robespierre. Entre le 6 et le 7 septembre, un rapport d’enquête du député Sillery annule les félicitations de Bouillé et met fin à la mutinerie de Nancy.

Prend fin, alors, l’Affaire de Nancy. Plusieurs historiens voient cette affaire comme ambiguë. Metz cherchait à défendre la Révolution mais la direction de Bouillé est sujette aux controverses. La pression des dirigeants n’aurait fait qu’empirer les choses. Certaines hypothèses voudraient que La Fayette ait choisi de faire de Nancy un exemple pour éviter d’autres agitations militaires. Le retard de diffusion du décret et les rumeurs n’aidant pas, les autorités municipales nancéiennes sont aussi critiquables. L’Affaire de Nancy est donc un exemple concret de revendications locales à l’échelle nationale. Aujourd’hui, il nous reste comme souvenir de cet événement la porte Désilles :

Figure 1 Le Courage héroïque du jeune Désilles, le 31 août 1790, Huile sur toile, Jean-Jacques François Le Barbier (1738-1826)

La porte Désilles, ou tout d’abord Porte Neuve, est le plus vieux monument aux morts de France. Voulue au départ pour montrer la route de Metz, son commanditaire Stainville la dédie aux morts de la guerre d’indépendance américaine (1775-1783). Elle porte ensuite en hommage le nom du lieutenant André Désilles, qui se jeta devant trois canons pour éviter un bain de sang et se fit tirer dessus. Il meurt de ses blessures le 17 septembre et l’année suivante, l’Assemblée le qualifie de « héros de Nancy ».

Elisa RENAUX

Articles

La place de l’armée dans la Révolution française, A. CONSISTER, Revue du Nord, 1993, pp. 7-19.

Metz et l’affaire de Nancy, A. CORDANI, 1989, pp. 141-171.

Fête émeutière, fête populaire : Nancy en août, P. CORPART, Société d’histoire et d’archéologie de la Lorraine, 1989, pp. 173-176.

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