Écrire à la fin du Moyen Âge en France et en Lorraine : la structuration progressive de la langue

28/01/2022

          Depuis le dernier trimestre 2021 et au tournant de cette nouvelle année 2022, l’Académie française a beaucoup fait parler d’elle. Entre son refus du nouveau format de la carte d’identité française, où des mentions anglaises se trouvent, et les nombreuses discussions sur le pronom « iel » issu de l’écriture inclusive, les débats sont légion et posent la question de l’évolution de la langue française. Mais si l’on remonte un instant le temps et que l’on s’arrête au Moyen Âge, on s’aperçoit très vite qu’à cette époque, la langue n’est pas régulée.


L’objectif de notre article du jour est de vous permettre de découvrir quelques aspects du moyen français, en usage entre le XIVe et le XVIIe siècle. Absence de règles, variation de l’orthographe d’un même mot au sein du même document, graphie souvent illisible… c’est le quotidien d’un médiéviste qui se retrouve parfois bien surpris en découvrant cette écriture qu’il n’a jamais croisée avant. Une écriture qui, pourtant, est empreinte de richesses et nous révèle beaucoup de choses sur l’époque.


Dans la mesure où nous ne sommes pas linguiste mais médiéviste, cet article ici se concentrera davantage sur des questions historiques que sur l’analyse de la langue en elle-même, à laquelle nous n’aurions pas la prétention de nous essayer. Vous trouverez par ailleurs un extrait de documents au fil de l’article vous permettant de vous représenter plus précisément ce sujet complexe.

Une évolution constante

      Bien que l’on ait attribué le qualificatif de « moyen français » à une forme du français surtout présente du milieu du XIVe siècle jusqu’au début du XVIIe siècle, cela n’en est pas moins réducteur. En trois siècles, le moyen français lui-même connaît des évolutions : les textes de la fin du XVe siècle, sont, par exemple, bien différents de ceux que l’on peut lire un siècle plus tôt, alors qu’ils appartiennent à la même famille linguistique.


Les expéditions françaises en Italie au tournant du XVIe siècle et le foisonnement culturel qu’est la période de la Renaissance précipitent encore les évolutions de la langue. Des mots du français médiéval disparaissent et sont remplacés par des néologismes issus du latin, du grec et même de l’italien ; c’est ainsi qu’aujourd’hui, en étudiant l’étymologie de nombreux mots, on observe que la plupart des mots de notre langue sont issus du vocabulaire d’autres cultures.

Le XVIe siècle, siècle de grandes innovations : c’est à cette époque que les premières législations relatives au français sont observées, avec l’ordonnance de Villers-Cotterêts, promulguée en 1539 (figure 1). Le roi François Ier impose le français comme langue officielle de l’administration et du droit à la place du latin, dans un souci important d’unification du royaume et de compréhension : la langue deviendrait, avec le temps, accessible au plus grand nombre. Les langues régionales se retrouvent alors marginalisées et les ecclésiastiques se doivent de tenir leurs registres en français et non plus en latin. Si l’importance du français ne date pas du XVIe siècle, cet événement est fondateur dans le sens où, encore aujourd’hui, certains de ses articles sont en application ; sa postérité est sans pareille. Ces évolutions ont notamment été causées par l’essor de l’imprimerie au siècle précédent, qui rendait nécessaire une certaine codification de la langue.

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Figure 1 : Extrait d'un feuillet de l'ordonnance de Villers-Cotterêts, émise par François Ier (1539)

          Le siècle suivant voit se poursuivre ces évolutions, toujours au service du pouvoir. L’Académie française est fondée par Louis XIII en 1634, et le cardinal de Richelieu en devient rapidement le « père et protecteur ». Le but de l’institution est de « donner des règles certaines à [la] langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences » ; un Dictionnaire de l’Académie accompagne et illustre quelques décennies plus tard cette entreprise. Ainsi, à cette période, c’est l’entrée progressive dans le français classique, et les modalités d’écriture n’ont plus rien à voir avec celles que l’on observait encore deux siècles plus tôt.


Nous pourrions poursuivre ce récit événementiel, mais l’essentiel est là : progressivement, le français change. La langue ne cesse de se structurer ; des évolutions qu’il n’est pas toujours aisé de constater lorsque l’on est contemporains de ces tendances.

Des documents en désordre ?

          Revenons au XVe siècle. Comment écrit-on, à cette époque ? À quoi pouvaient ressembler les documents qui s’échangeaient entre les hommes, les cours, les duchés et les royaumes ?


Nous allons en offrir une démonstration en nous appuyant sur un exemple issus des histoires lorraine et messine, au format surprenant.

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Figure 2 : lettre écrite par le gouvernement de la cité de Metz au duc de Lorraine Charles
II, 1er août 1416, Archives municipales de Metz, AA11, n° 15

          Plusieurs réactions peuvent se présenter à la découverte de document. On ne peut passer outre l’aspect « brouillon » de cette lettre, qui nous interroge : a-t-elle été envoyée dans cet état à son destinataire ? D’emblée, nous pouvons l’affirmer. Ce n’est d’ailleurs pas un cas isolé, puisque de nombreux autres documents issus de nos collections se trouvent dans un état relativement similaire. Une autre interrogation, peut-être, est celle de la lisibilité du document : pour une personne non initiée à cette discipline qu’est la paléographie, il peut être bien difficile de lire une phrase complète, voire même un seul mot.


Nous pouvons proposer une transcription de la première phrase du document, en conservant le même style et sans ajout de ponctuation :

« A hault noble poissant prince et seigneur monseigneur le duc de Loherainne et marchis. Le maistre eschevin et lez treses jurez de Mets honnour et toute reverence. »

Ce qui, dans notre français classique, donnerait :

« À haut, noble et puissant prince et seigneur, monseigneur le duc de Lorraine et marquis. Le maître-échevin et les treize jurés de Metz. Honneur et toutes révérences. »

Si le vocabulaire n’est, dans ce cas, pas si éloigné du nôtre, c’est bien entendu la façon de l’écrire qui change. On l’aura compris, c’est ici une formule de salutations assez classique : l’expéditeur indique à qui il s’adresse en rappelant les titres du destinataire, se présente à son tour, puis salue son correspondant selon les règles. Dans le cadre d’un échange auparavant amorcé, comme c’est le cas ici, les lignes suivantes s’attachent à résumer le contenu de la lettre précédente, pour montrer qu’il a bien été pris en compte ; ensuite, il est question d’exposer sa propre réponse, avant de clore la lettre par une nouvelle formule de politesse et avec la mention, généralement, du lieu et de la date
à laquelle est signée la lettre.


En somme, ce sont des pratiques qui ne nous sont pas inconnues. Il y a donc des règles, en tout cas en ce qui concerne les correspondances entre les personnes. Que ce soit à l’échelle de deux princes, de conseillers ou de deux hommes de guerre, les formes sont systématiques et liées à l’appartenance sociale de chaque correspondant.


En revanche, l’aspect de la lettre étonne. Sur cette lettre de 1416, c’est près d’un tiers du document qui est raturé et ainsi « exclu » du corps de texte. Sans avoir la prétention de rentrer dans les détails, il faut savoir que cet échange entre les magistrats de la cité de Metz et le duc de Lorraine se place dans un contexte compliqué, qualifié par l’historien Christophe Rivière de « guerre de harcèlement ». Une guerre larvée, en somme, où le duc de Lorraine n’a cessé de 1416 à 1427 de chercher à provoquer les Messins avant d’entrer ouvertement en guerre avec eux de 1428 à 1431. La moindre action mal reçue par le duc de Lorraine était prétexte à l’envoi d’une lettre, ce qui nous donne aujourd’hui un important corpus de documents d’archives concernant essentiellement leur correspondance. Nous avons en effet comptabilisé 52 lettres échangées entre ces deux parties en l’espace de 15 ans, ce qui n’est pas négligeable.


En tout cas, la pression exercée sur les Messins est importante. Le document que nous observons ici se place au début de la chronologie de cette guerre larvée, mais n’en reste pas moins délicat. Ce que nous pourrions qualifier d’« étiquette », au sens d’un ensemble de règles, n’est pas présent qu’en début et en fin de correspondance : cela guide l’intégralité des échanges. Cette lettre du 1er août 1416 voit pour l’essentiel les Messins se justifier face à un duc de Lorraine insistant qui ne tolère pas qu’un homme ayant causé des dommages sur ses terres se trouve librement à l’intérieur des murs de la cité de Metz sans avoir été appréhendé. Dans leur justification, il leur est nécessaire de savoir quel ton adopter face à leur adversaire : doivent-ils être conciliants ? Doivent-ils expliquer à outrance leur décision ? Doivent-ils, au contraire, être brefs ? C’est en fait tout ce que nous révèle cette partie entièrement raturée au centre du texte. En lisant la lettre en prenant ces sept lignes en compte, le ton est tout à fait différent de la version définitive, qui se situe après les ratures. Là où la première version du document se voulait plus arrangeante et justifiait davantage la cause des Messins, la seconde, version définitive qui occupe le troisième tiers de la lettre, est bien plus brève et expéditive.

Pour illustrer cela, nous avons choisi de découper deux passages distincts, l’un de la version raturée (encadré en rouge sur la figure 2), l’autre de la version définitive (encadré en vert). Voici, ci-dessous, leur transcription :

« Maix s’ilz estoient a notre constrainte nous en eussiens si gracieusement fait et respondus que par raison en deussiez estre comptant car se le dit Waury [l’homme accusé par le duc de Lorraine] ne cez dis complices vous faisoient aucuns dopmmaiges il nous en desplairoit. »

« Mais s’ils [Waury et ses complices] étaient sous notre juridiction, nous aurions si gracieusement agi que vous en auriez été satisfait, car, si ledit Waury ou ses complices vous causaient des dommages, cela nous déplairait. »

Ce premier passage, traduit une fois encore dans un français classique pour faciliter la compréhension, fait partie de ceux qui n’ont pas été conservés dans la version définitive. Au contraire, les Messins ont préféré cette formulation :

« Vous plaise savoir que du fait du dit Weiry ne nous mellon nous en riens car il n’est notre borgoix justiciable ne subges et ait sa part en la dite forteresse de Soingne dont il puet faire ce que bon li semblet. »

« Vous plaise savoir que nous ne nous mêlons en rien des agissements dudit Weiry, car il n’est ni notre bourgeois, notre justiciable ou notre sujet, et il a sa part en ladite forteresse de Solgne [forteresse à une vingtaine de kilomètres au sud-est de Metz, et à 40 kilomètres au nord-est de Nancy] dont il peut faire ce que bon lui semble. »

Cette version, comparée à la version précédente, est effectivement bien plus expéditive. Les Messins ne cherchent pas à expliquer quoi que ce soit à leur adversaire et concluent la lettre en indiquant qu’ils ne souhaitent pas prendre part aux agissements de l’homme décrié. En outre, on remarquera ici que l’orthographe de tous les mots, y compris les noms propres, peut varier au sein d’un même document, comme on l’indiquait au cours de l’introduction de cet article. Le personnage dont il est question dans ces échanges est en effet tantôt orthographié « Waury » puis plus bas « Weiry », ce qui imposerait la nécessité de sélectionner une forme et de s’y tenir dans le cas d’une analyse plus détaillée, pour des raisons de clarté.

          L’analyse de ce document permet de conclure deux choses.

D’une part, il y a dans ces choix une part évidente de stratégie politique. Rien n’aurait empêché les Messins, a priori, de choisir une autre feuille de parchemin pour écrire la version claire et définitive de leur lettre ; pourtant, ils ont choisi ici de tout laisser sur la même feuille, y compris leurs hésitations et la correction subséquente. Dans un contexte de guerre larvée, ce choix n’est pas anodin : l’adversaire peut ainsi voir les précautions utilisées par son correspondant, et, plus largement, le processus de sa pensée, en quelque sorte. Cela démontre que les Messins prennent le temps de réfléchir à ce qui peut être dit, ce qui doit être dit, et ce qui ne doit pas l’être : la rédaction d’une lettre n’est donc pas simple, et l’écrit se révèle être une arme aussi importante que les armes.


En outre, les élites de la cité devaient être tout à fait conscientes que malgré les ratures, le duc pourrait encore lire ou apprendre ce qui était initialement écrit. On peut toutefois supposer que dans ce cas de figure, les destinataires se préoccupent moins des ratures que de la version définitive du document, mais peuvent porter une grande attention aux stratégies utilisées par ceux qui s’adressent à eux. Bien d’autres documents auraient pu être analysés ici pour arriver aux mêmes conclusions, sans doute même en dehors des affaires lorraine et messine.


       D’autre part, enfin, ce document nous révèle l’existence d’une culture qui semble bien différente de la nôtre. Là où nous n’imaginerions pas pouvoir envoyer des lettres si raturées à un destinataire – qui plus est si important –, quand, pour nous, le soin est primordial et appris dès les premières années à l’école, les médiévaux, eux, n’y voyaient aucun mal. L’absence de codification affranchissait les élites de ces questions qui peuvent parfois nous tourmenter aujourd’hui ; en un mot, l’écriture était tout à fait libre. Que le document soit illisible ou raturé, il arrivait à son destinataire, et une réponse ne tardait pas à suivre, parfois dans un état similaire, parfois non. La transcription de quelques phrases que nous avons proposées plus haut nous confronte à une façon d’écrire qui n’a plus grand-chose à voir avec la nôtre. Si nos yeux s’attachent à compter les fautes de ces documents, il faut toujours garder en tête que pour les médiévaux – et même, quelques décennies plus tard, les modernes – la notion de « faute d’orthographe » est inexistante et a été justement introduite au gré des pouvoirs, dans une lente construction, qui sert étroitement les intérêts et l’affirmation de l’État.


          L’écriture du Moyen Âge présente naturellement des difficultés de lecture mais son étude nous permet de prendre une distance, bien nécessaire, de nos formats actuels. Si ce que l’on observe ici peut effrayer les personnes les plus attachées à une régulation de la langue, il ne faut pas en conclure pour autant que le français médiéval est « obscur » ou l’affubler d’un quelconque autre qualificatif. Ces jugements de valeur n’ont pas leur place dans la mesure où les médiévaux, eux, se comprenaient, ce qui reste le plus important. Une grande part de ce que l’on connaît aujourd’hui nous est léguée de ces longs siècles d’histoire ; ce que peut nous apprendre l’étude des écritures anciennes, et plus largement l’étude du passé, c’est de porter un regard ouvert sur tous ces héritages et aspirer à comprendre ces différents peuples et leurs traditions. Peut-être que dans 500 ans, la maîtrise du français telle qu’on la connaît aujourd’hui semblera aussi surprenante que peuvent paraître les anciennes écritures. Les générations futures pourront ainsi regarder en arrière et étudier à leur tour les spécificités d’une langue en perpétuelle évolution, évolution qu’il ne faut pas décrier mais chercher à comprendre.

Alison Leininger-Cuenot

Pour aller plus loin :

– CERQUIGLINI, Bernard. La genèse de l’orthographe française (XIIe-XVIIe siècle), 2004

 

Si le sujet de la paléographie vous intéresse, de nombreuses archives sont accessibles en ligne et gratuitement :


– Par exemple, sur le catalogue Archives et manuscrits de la Bibliothèque nationale de France (BNF Bourgogne 59, 96 feuillets, 1420-1602 : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b100348218 – différentes mains ont enrichi le document au fil des années)
– Le site des Archives municipales de Metz propose un certain nombre de documents également accessibles (
https://archives.metz.fr/4DCGI/Web_FondsListeArticles/AA/ILUMP21099)


Et enfin, parmi les outils utiles, le Dictionnaire du Moyen Français fait partie des outils indispensables pour retrouver et comprendre le sens de mots qui ont parfois disparu de notre langue aujourd’hui, ou plus simplement pour voir leurs formes anciennes :


http://zeus.atilf.fr/dmf/