27 avril 1969 : la défaite politique du général de Gaulle

29/04/2020

          Alors que deux milliards de personnes sont confinées dans le monde, l’année de Gaulle semble quelque peu être éclipsée par le coronavirus en France. Pourtant, il y a tout juste cinquante-et-un an se déroulait l’ultime référendum du général de Gaulle. Organisé dans la foulée de mai-juin 1968, il proposait aux Français une double réforme : la régionalisation et le nouveau Sénat. Officiellement, le projet essaie de répondre aux attentes de la population à la suite des revendications survenues depuis peu. Dans les faits, la raison était plus complexe. Désarçonné par les violentes critiques dont il a été la cible (« 10 ans, c’est trop », « de Gaulle démission »), il aurait recherché à travers ce nouveau projet référendaire l’affection de la population. Il ne s’agit bien entendu que d’une théorie, qui est toutefois soutenue par plusieurs proches du Général dans leurs mémoires (Debré, Foccart, Lefranc, etc.). Ce qui est certain, c’est que le général de Gaulle prisait particulièrement l’usage du référendum : il permet de laisser la population s’exprimer… tout en évaluant la popularité du gouvernement.

Une succession de référendums victorieux

        La Ve République est née d’un référendum lancé par le dernier président du conseil (équivalent de Premier ministre) de la IVe République, à savoir Charles de Gaulle. Le référendum du 28 septembre 1958 est adopté massivement par la population avec 82,6% de « oui ». Cette victoire s’explique essentiellement par une profonde lassitude de la population du régime mis en place en décembre 1946/janvier 1947 – instabilité gouvernementale chronique, scandales à répétition, absence de paix (guerre d’Indochine de 1946 à 1954, guerre d’Algérie depuis la « Toussaint Rouge » de 1954), appelés du contingent en 1957 – et l’espoir de mettre un terme à la « guerre civile » en Algérie avec un exécutif plus puissant. C’est le début de la nouvelle lune de miel entre de Gaulle et les français. Le parti politique gaulliste fondé en octobre 1958 (UNR, Union pour la Nouvelle République) remporte les élections législatives le  mois suivant et de Gaulle est élu président de la Ve République le 21 décembre 1958.

Les années qui suivent sont marquées par trois nouveaux référendums d’une importance historique :

- 8 janvier 1961, la population accepte l’autodétermination de l’Algérie à 74,99%, ouvrant la voie à une possible indépendance ;

- 8 avril 1962, l’indépendance de l’Algérie est approuvée à 90,81% !

- 28 octobre 1962, en réaction à la fronde des députés pro-Algérie française qui renversent le gouvernement de Georges Pompidou, de Gaulle dissout l’Assemblée nationale. Les gaullistes remportent alors une large majorité aux élections législatives qui suivent. Les électeurs adoptent dans la foulée le nouveau projet référendaire du général de Gaulle : l’élection du président de la République au suffrage universel direct

La rupture de 1968

       Cette succession de victoires reflète la grande popularité du général de Gaulle au sein de la population. Une popularité qui commence toutefois à s’effriter dès 1965. Cette année-là, le général de Gaulle n’est pas élu au premier tour et doit affronter François Mitterrand au second. Il l’emporte avec une avance non négligeable (55,20% contre 44,80%) qui l’insatisfait malgré tout. Cette impression de divorce s’accroît avec les élections législatives de 1967 que les gaullistes et leurs alliés remportent in extremis et paraît se réaliser en 1968. Durant le célèbre mois de mai, la France est marquée par de nombreuses manifestations et grèves surprises, avec un pic historique de sept à huit millions de grévistes. Durant ces quelques semaines, la contestation à l’endroit du pouvoir gaulliste et plus particulièrement du général de Gaulle est frappante. L’incompréhension des événements en cours par l’Homme du 18 juin et son entourage n’arrange pas la situation, et la proposition d’un référendum devant instaurer la Participation (la fameuse « troisième voie » gaulliste devant dépasser le capitalisme et le communisme) est un échec retentissant. Le protocole d’accords de Grenelle dirigé par Georges Pompidou se solde également par un échec, les syndicats n’ayant pas été suivis par les salariés qui poursuivent le mouvement de grève.

           Finalement, la disparition du Général à Baden-Baden le 29 mai suscite la stupeur générale. Revenu en fin de journée, le président de la République se montre plus déterminé que jamais. Le discours qu’il tient le 30 mai à 16h30 est frappant par sa force. L’Assemblée nationale est dissoute, Pompidou maintenu à la tête du gouvernement, les centristes « arrivistes » et les marxistes (toutes tendances confondues) dénoncés comme des individus sans scrupules soutenant de près ou de loin la « subversion » à l’œuvre, celle du « communisme totalitaire ». La manifestation gaulliste qui suit l’allocution radiodiffusée parvient à rassembler un million d’individus (plus probablement 500 000) : c’est le sursaut gaulliste. Les élections législatives de juin 1968, que nous avons déjà traitées dans un précédent article à TCF, se déroulent en un temps très restreint (un mois). Les gaullistes remportent la majorité absolue en menant une campagne promettant retour à l’ordre, sécurité (face aux « révolutionnaires ») et réformes sociales.

L’échec au référendum du 27 avril 1969

              Les « élections de la peur » ne traduisent pas tant un ralliement au général de Gaulle par conviction qu’un soutien aux gaullistes par crainte de l’anarchie et la guerre civile. Il ne faut pas oublier que la guerre d’Algérie n’est terminée que depuis six ans ! De Gaulle a parfaitement conscience de cette réalité, déplorant auprès de Michel Debré que seule la peur du vide avait poussé les électeurs à voter gaulliste. Par conséquent, la vague bleue des 23 et 30 juin 1968 est paradoxale : la grande majorité des députés gaullistes élus est particulièrement conservatrice alors que de Gaulle envisage de répondre aux attentes de la population en réalisant d’importantes réformes. Les organisations gaullistes soutiennent en priorité le retour à l’ordre et la lutte contre l’agitation d’extrême-gauche qui a lieu dans le pays (notamment sur des campus universitaires, dans des lycées, des usines, des manifestations) et pèsent de tout leur poids contre plusieurs réformes. Ainsi, la réforme de l’enseignement supérieur réalisée par Edgar Faure passe difficilement pour les élus et militants de la majorité. Il faut de multiples concessions par le ministre de l’Education nationale et l’autorité du général de Gaulle pour que la loi soit adoptée par une Assemblée hostile. Les MJC, qui sont perçues comme des fiefs communistes de la subversion, voient leurs aides réduites par le ministre de la Jeunesse et des Sports Joseph Comiti. L’ORTF est muselée pour des considérations similaires.

          N’ayant pas perdu de vue son projet de référendum sur la Participation, le général de Gaulle prépare le projet durant l’automne 1968. Le 2 février 1969, il finit par dévoiler à Quimper son grand dessein : décentraliser la France par la création de régions et fusionner le Sénat et le Conseil Economique et Social pour en faire une assemblée citoyenne. Les régions, qui existent en tant que circonscriptions administratives depuis 1960, verraient leurs pouvoirs étendus, seraient composées des députés élus, de conseillers régionaux élus par les conseillers généraux et des conseillers régionaux socio-professionnels élus par des organismes représentatifs, et auraient pour président le préfet de région. Le nouveau Sénat perdrait tout pouvoir législatif pour devenir une assemblée consultative où siègeraient 173 sénateurs « politiciens » élus par les grands électeurs, 4 sénateurs d’Outre-Mer et 146 sénateurs représentant les activités économiques, sociales et professionnelles.

          Ce projet est fortement contesté, aussi bien à gauche où ces réformes sont considérées comme fausses puisque l’exécutif gagnerait encore plus de pouvoir, qu’à droite où le nouveau Sénat est vivement critiqué. Les gaullistes sont les seuls à soutenir le « oui » au référendum, les Républicains indépendants (parti allié qui est tenu par Valéry Giscard d’Estaing et Michel Poniatowski) étant fortement divisés. Durant les trois mois de campagne, le débat porte rapidement sur la question du maintien du général de Gaulle au pouvoir. En effet, ce dernier ne cacha pas sa décision de partir en cas de rejet des réformes proposées. Il le rappelle lors de son discours télévisé du 25 avril 1969. La campagne référendaire, qui est marquée par de nombreux incidents entre militants, se conclut par la victoire du « non ».

         Cette victoire du « non » s’explique davantage par un rejet du général de Gaulle que par un rejet des réformes proposées. Le président de la République le comprend bien et tient sa promesse en démissionnant le 28 avril 1969. Comme le veut la constitution, Alain Poher, président du Sénat, devient président par intérim. Pour quelle raison le général de Gaulle a-t-il tenu à mettre son mandat en jeu dans ce référendum ? Il est bien difficile d’y répondre. Certains, comme nous le disions en introduction, pensent qu’il souhaitait renouer avec la population en testant sa popularité. D’autres, tels André Malraux et François Mauriac, imaginent plutôt qu’il s’agissait d’un « suicide politique » car la défaite aurait été prévisible. L’amiral de Gaulle (le fils du Général) nie complétement cette dernière théorie et va plutôt dans le sens d’un pacte raté : n’ayant « jamais essayé de s’accrocher au pouvoir », il aurait voulu déterminer par ce référendum si la population soutenait ses actions ou préférait le voir partir. Nous n’avons pas la prétention d’apporter une réponse à ce mystère historiographique. Tout ce que nous pouvons constater, c’est qu’il a mené jusqu’au bout le référendum malgré les avis de son entourage, qu’il a perdu et qu’il s’est retiré comme prévu. Il a refusé de s’impliquer dans la campagne présidentielle de mai-juin 1969 et préféré se retirer un moment en Irlande. La vie politique semble l’avoir manqué : il commence à rédiger ses mémoires d’espoir et rencontre Franco en juin 1970. Mais il s’agit d’une autre histoire.

Bryan Muller

Doctorant en Histoire Contemporaine au CRULH, Université de Lorraine

Bibliographie sélective

- ARTIERES Philippe, ZANCARINI-FOURNEL Michelle (dir.), 68, une histoire collective (1962-1981), La Découverte, Coll. "Cahiers libres", Paris, 2018, 880 p.

- DE GAULLE Charles, Mémoires de guerre et mémoires d'espoir, Plon, Paris, 2019, 1584 p.

- FOGACCI Frédéric, FRANCILLE Cédric, LE BEGUEC Gilles (dir.), L'élection présidentielle de 1969, Peter Lang, Coll. "PLG Humanities",Berne, 2005, 266 p.

- JACKSON Julian, De Gaulle. Une certaine idée de la France, Seuil, Paris, 2019, 953 p.

- MOREL Laurence, La question du référendum, Presses de Sciences Po, Coll. "Nouveaux débats", Paris, 2019, 312 p.

- TEYSSIER Arnaud, De Gaulle 1969. L'autre révolution, Perrin, Paris, 2019, 383 p.

- TEYSSIER Arnaud, Histoire politique de la Ve République, Perrin, Coll. "Tempus", 2011, 840 p.

- ZANCARINI-FOURNEL Michelle, Le moment 68. Une histoire contestée, Seuil, Coll. "L'univers historique", Paris, 2008, 320 p.

Créé avec Wix.com

This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now