Sénèque conseiller de Néron : la clémence ou l’incendie ?
En 54 apr. J.-C., lorsque Néron devient empereur de Rome à seulement dix-sept ans, il est encore très jeune et peu expérimenté. Parmi les hommes qui l'entourent se trouve Sénèque, philosophe stoïcien. Ce dernier devient rapidement l'un de ses principaux conseillers et joue un rôle important dans les premières années du règne néronien. En effet, Sénèque cherche à conseiller l'empereur dans les affaires publiques : il tente de lui transmettre une conception morale et sage de l’exercice du pouvoir politique. Pour lui, un souverain qui possède un pouvoir immense doit avant tout savoir se maîtriser lui-même s’il veut mener à bien la Cité. C’est ainsi dans un traité directement adressé à l’empereur Néron, De clemencia (vers 55-56 apr. J-C), que Sénèque s’institue comme conseiller du prince. Quel rôle Sénèque, aspirant à la sagesse, joua-t-il sur l’empereur hargneux et immodéré que fut Néron ? Enseigner la sagesse suffit-elle à Néron de l’appliquer consciencieusement ?

La clémence, vertu essentielle du souverain idéal
Sénèque rédige son traité De Clementia au début du règne de Néron. Comme son nom le suggère, le philosophe traite ici de ce qu’est pour lui la vertu phare d’un pouvoir sain : la clémence. Mais qu’est-ce que la clémence ? Pour l’auteur stoïcien, la clémence est essentielle au gouvernant qui veut agir de manière juste pour sa Cité. En cela, cette notion est définie par l’auteur lui-même comme étant « la tempérance de l’âme dans le pouvoir de se venger ou la douceur du supérieur envers l’inférieur dans la fixation des peines. »1. Ou bien comme étant « une inclination de l’âme à la douceur dans les peines requises. »2. Ou encore, enfin, « la clémence est ce qui penche en deçà de ce qui pourrait être fixé à bon droit. »3. En lisant ces caractéristiques relatives à la clémence, comment ne pas penser que cette dernière semble être une miséricorde universelle ou un pardon excessif ? Toutefois, la clémence, pour Sénèque, doit précisément s’écarter de la miséricorde et du pardon.
En effet, la miséricorde est définie par Sénèque comme « un malaise de l’âme à la vue des misères d’autrui, ou une tristesse contractée à partir des malheurs qu’elle croit avoir échus à ceux qui ne le méritaient pas »4. En cela, elle trouble l’âme du sage qui ne peut, selon la pensée stoïcienne d’Épictète5, être terrassée ou accablée, car cela ne dépend pas d’elle6. Ainsi, être miséricordieux ne peut être la ligne directrice pour un gouvernant idéal, c’est-à-dire sage. De plus, le pardon, pour Sénèque n’est pas non plus constitutif de la clémence. Bien au contraire, qui pardonne s’écarte de la clémence. Faudrait-il dès lors penser l’idéal politique sénéquéen serait désormais de l’ordre de la cruauté ? Tout au contraire, Sénèque dément fermement l’usage de la cruauté7. En effet, le pardon, en ce qu’il est pour le philosophe « la rémission de la peine méritée »8, suppose le renoncement à une faute qui a déjà été commise et la décision de ne pas se venger. Il peut donc être lié à une réaction personnelle, voire à la colère, où celui qui pardonne pourrait dire : « Je pourrais me venger, mais je te pardonne. ». Le pardon est ainsi plus sage que la vengeance, certes, mais apparaît néanmoins comme une expression de raison déguisée. La clémence, quant à elle, « proclame que ceux qu’elle acquitte ne devaient rien subir d’autre ; elle plus parfaite que le pardon, plus honorable. »9. Elle est ainsi une disposition réfléchie : celui qui a le pouvoir de punir choisit volontairement de ne pas appliquer toute la peine que la faute pourrait justifier. Ainsi, pardonner est moralement inférieur à la clémence, et est par-là un interdit pour le prince idéal, puisque pardonner peut apparaître comme une réaction personnelle à une offense, là où la clémence est une décision rationnelle de celui qui détient le pouvoir de punir.
Cette conception de la clémence correspond ainsi directement aux principes du stoïcisme. Selon cette doctrine philosophique, l'homme doit en effet chercher à maîtriser ses passions plutôt qu'à être gouverné par ces dernières. La clémence n’est ainsi ni faiblesse ni pitié : elle est la victoire de la maîtrise de soi et de la justice raisonnable. Dès lors, Sénèque insiste, pour un empereur, cette maîtrise de soi est encore plus importante, car ses décisions personnelles ont des conséquences sur l'ensemble de la Cité. Sénèque cherche ainsi à convaincre Néron que le bon pouvoir est celui qui est tempéré, de l’ordre de la clémence. Il souhaite en effet faire du jeune empereur un souverain raisonnable, modéré et respectueux de ses sujets. Sénèque est en cela un des précurseurs du genre littéraire apparu au Moyen-Âge : celui du Miroir des princes10. Le philosophe stoïcien présente également la clémence comme un moyen de maintenir la durabilité d’un pouvoir impérial pacifique et dirigé. Par exemple, un souverain qui gouvernerait uniquement par la peur risquerait de susciter la haine et les révoltes des citoyens. À l'inverse, un prince qui se montrerait modéré et clément pourrait obtenir la fidélité de ses sujets plus aisément, ce qui les rendraient plus aptes à lui obéir.
Les limites de l'influence de Sénèque : l’incendie ?
Durant les premières années du règne, Sénèque et le préfet du prétoire Burrus exercent une influence importante autour du jeune empereur. Néanmoins, cette influence diminue progressivement. Néron devient de plus en plus indépendant de ses anciens conseillers et s'éloigne du modèle du prince modéré que Sénèque avait tenté de lui présenter. Le philosophe finit ainsi par se retirer progressivement de la vie politique. Cette perspective pourrait dès lors révéler une limite fondamentale de la philosophie politique de Sénèque. Toutefois, un conseiller peut enseigner la vertu au souverain, mais ne peut l'obliger à la pratiquer. Cette indépendance intempérée de Néron devient ainsi particulièrement frappante lorsque le règne néronien est marqué par plusieurs épisodes de violence politique. La clémence que Sénèque présentait comme une vertu essentielle du prince semble alors de moins en moins être écoutée par le gouvernant. En cela, le grand incendie de Rome en 64 apr. J-C. semblerait en être le symptôme brûlant.

En effet, le grand incendie de Rome en 64 apr. J.-C. est souvent associé à Néron. Pourtant, il faut être prudent : les sources antiques ne permettent pas d'affirmer avec certitude que l'empereur avait lui-même ordonné l'incendie. Il aurait peut-être même été à des dizaines de kilomètres, à Antium, lors du départ de l’incendie selon l’historien Tacite11. En revanche, cet événement tragique semble bien montrer la mauvaise réputation que Néron avait progressivement acquise. L’historien romain rapporte qu'après l'incendie, des chrétiens furent accusés et persécutés afin de détourner les soupçons qui pesaient sur l'empereur12. L’incendie débute dans la nuit du 18 au 19 juillet 64, dans une partie de Rome particulièrement exposée aux flammes. La ville est alors extrêmement dense et composée de nombreux bâtiments construits avec des matériaux inflammables. Toujours selon Tacite13, le feu se serait propagé rapidement et aurait ravage une immense partie de la ville pendant plusieurs jours. Après ce désastre, Néron prit plusieurs mesures pour venir en aide à la population. C'est dans ce contexte que Néron cherche un groupe sur lequel faire retomber les accusations. Les chrétiens sont alors désignés comme responsables de l'incendie. Ils sont arrêtés et soumis à des supplices particulièrement cruels.
Cette évolution incendiée du règne de Néron est alors particulièrement frappante en contraste du miroir de la clémence jadis enseigné par Sénèque. En effet, ce dernier avait tenté, au début du règne néronien, de présenter à ce jeune empereur un modèle de souverain raisonnable, capable de gouverner avec modération, justice et clémence. Mais l’épisode de 64 semble montrer les limites de cette ambition : lorsque le pouvoir impérial est confronté à une crise, la recherche d'un responsable et le recours à la répression peuvent prendre le dessus sur l'idéal de clémence défendu par le philosophe. Il faut toutefois éviter de rendre Sénèque directement responsable des décisions prises par Néron en 64. À cette date, le philosophe s'est en effet déjà éloigné du pouvoir et son influence sur l'empereur est beaucoup plus faible qu'au début du règne. L'incendie constitue donc moins la preuve d'un « échec » personnel de Sénèque qu'un exemple des limites de l'influence d'un conseiller tempéré sur un souverain déchaîné. Concluons ainsi que le philosophe stoïcien pouvait bien enseigner à Néron la maîtrise de soi et la clémence ; il ne pouvait toutefois contraindre l'empereur à appliquer ses principes.
Une relation finalement tragique
La relation entre Sénèque et Néron se terminera finalement de manière dramatique. En 65 apr. J.-C., après la découverte de la conspiration de Pison14, Sénèque est soupçonné par Néron d'y être impliqué. Néron lui ordonne alors de se suicider. En tant que bon stoïcien, le philosophe n’a de choix que de lui obéir, puisqu’il considère que le suicide représente la liberté la plus ultime. Car pour reprendre la distinction d’Épictète, la mort ne dépend pas de nous, mais la manière dont nous l’affrontons dépend de nous. Sénèque ne peut donc empêcher sa condamnation, mais il peut encore choisir de l’accepter librement, c’est-à-dire telle qu’elle est, plutôt que de la subir comme une contrainte. Néanmoins, la mort de Sénèque donne incontestablement une dimension tragique à l’union politico-philosophique entre Néron l’empereur et Sénèque le stoïcien. Celui qui avait tenté, au début du règne, d'apprendre au jeune empereur à gouverner avec clémence finit par mourir sur ordre de ce même souverain. Sénèque semblait pourtant croire fermement que le souverain pouvait être guidé par la raison, la maîtrise de soi et la clémence. Que Néron devienne peu à peu un tyran, cela ne dépendait pas du philosophe ; mais se retirer de la vie politique dans de telles circonstances puis accepter sa condamnation, voilà ce qui dépendait, et ce que fit Sénèque.

1 Sénèque, De la clémence, Ed. Rivages poche (préface F. Lemonde), 2005, p.68.
2 Id.
3 Ibid.
4 Op. cit., p.71.
5 Épictète est un philosophe stoïcien (50-135 apr. J-C.). On lui doit notamment la distinction fondatrice du stoïcisme : celle qui oppose ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous. (Manuel, I,1).
6 Cf. Épictète, Manuel, I,1.
7 C’est-à-dire « la violence de l’âme dans les peines requises. » (p.68).
8 Op. cit., p.73.
9 Id., pp. 74-75.
10 Au Moyen-Âge, naît le genre littéraire du Miroir des princes. Ce genre littéraire est destiné à éduquer le souverain en lui présentant les vertus qu’il doit cultiver et les vices qu’il doit éviter. Voir par exemple : Christine de Pizan, Le Livre des fais et bonnes meurs du sage roy Charles V (1404), où De Pizan présente Charles V comme un modèle de souverain sage, juste et mesuré.
11 Tacite, Annales, XV, 39.
12 Id., 44.
13 Ibid., 38.
14 La conspiration de Pison, en 65 apr. J.-C., est un complot organisé par Gaius Calpurnius Piso ou Pison (6-65 apr. J-C), avec plusieurs sénateurs et aristocrates romains pour assassiner Néron. Le complot fut découvert avant sa réalisation, et Néron fit exécuter ou contraindre au suicide de nombreux suspects, dont Sénèque, soupçonné d’avoir été impliqué.



