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Mémoires de la désindustrialisation dans le bassin sidérurgique de Longwy

Ce jeudi 14 mars 2024, nous avons assisté à la soutenance de la thèse de Théo Georget, intitulée « Longwy la rouge – Restructuration sidérurgique, économie morale et mobilisations sociales : monographie d'un bassin industriel en lutte (1978-1984) ». Nous ne visons pas la restitution dans son intégralité de cet exercice universitaire spécifique et exigeant, mais nous souhaitons en partager des éléments saillants de réflexion, d’historiographie et de mémoires plurielles.





1978-1984 : un moment de bascule politique et sociale pour la région


La séquence historique considérée représente assurément un moment déterminant pour le destin du Pays-Haut, au nord du département de Meurthe-et-Moselle. En raison de la mondialisation et d’un bouleversement de l’équilibre industriel international, l’industrie du fer française et lorraine (mines de fer et sidérurgie) entre progressivement dans une crise longue et profonde à partir des années 1960 qui s’amplifie dans les années 1970. En 1978, le gouvernement Raymond Barre, sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, décide un plan de restructuration du secteur sidérurgique, entraînant de nombreuses destructions d’emplois dans le bassin longovicien marqué par une orientation mono-industrielle autour de l’exploitation du fer. La fin annoncée d’un monde social structurant transforme la défiance silencieuse des populations en révolte spontanée, ouvrant alors un chapitre de luttes sociales pour la défense du territoire, incarnées par la CGT et la CFDT. La balance des forces syndicales est à l’avantage de la CGT. Le répertoire des actions militantes est à la fois traditionnel avec des rassemblements comptant des dizaines de milliers de manifestants à Longwy, à Metz, à Paris, mobilisant de nombreux soutiens dans les corps constitués et des personnalités de la société civile, mais aussi varié et créatif, regroupant menant des opérations spectaculaires (« kidnapping sympathique et calme » de Johnny Halliday, vol de la Coupe de France, blocage du Tour de France). Ces actions originales et souvent appelées « coup de poing » sont à l’initiative de la CFDT de Longwy qui cherche à combler son désavantage numérique. C’est le temps des premières radios pirates, SOS Emploi à l’initiative de la CFDT puis Lorraine Cœur d’Acier de la CGT, témoins de la volonté de contrer les discours dominants et de proposer des alternatives. La surveillance opérée par les cadres, par les services administratifs et policiers permet de circonscrire le phénomène contestataire dans l’espace et dans le temps. Mais Lorraine Cœur d’Acier (LCA) était écoutée dans l’ensemble de la Lorraine et cela a permis de « populariser » la lutte de qu’on appelle « la République de Longwy ».

 

La situation sociale et politique reste néanmoins tendue, tandis que l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand en 1981 suscite de grands espoirs dans la classe ouvrière face au « capitalisme sauvage ». La nationalisation complète de la sidérurgie en février 1982 masque cependant mal le tournant néolibéral opéré par le Parti Socialiste et le Parti Communiste Français ; les politiques d’austérité frappent successivement les différents bassins sidérurgiques lorrains (Pompey, Neuves-Maisons, Gandrange), entre autres, avant de toucher à nouveau le Pays-Haut. Le Plan Acier de 1984 prévoit d’en finir avec l’activité sidérurgique dans le bassin de Longwy, jugé peu rentable. En dépit de mobilisations considérables, d’actes de sabotages ou de destructions et d’incessantes protestations politico-syndicales, la désindustrialisation est actée et les hommes du fer sont invités à se reconvertir, à partir en pré-retraite, retraite ou à partir pour retourner dans leur pays d’origine pour les travailleurs immigrés avec les aides de retour. Ainsi, le sentiment de trahison est profond envers la gauche socialiste et communiste, bénéficiant pourtant d’une position dominante sur le plan culturel avant la crise. La remise en cause de ce système productif séculaire vient briser le contrat moral tacite entre les travailleurs soumis à d’immenses contraintes et le patronat – à la fois privé et public – censé garantir un cadre solide pour les ouvriers et leurs familles. Le préfet délégué à la réindustrialisation, Jacques Chérèque, affirme alors qu’il faut « retirer les hauts fourneaux de la tête des sidérurgistes lorrains ». Une ère s’achève, accompagnée d’une impression d’impuissance et de désillusion.

 




Quelles sources pour raconter cette histoire ?

 

Il y a près de quatre ans, Théo Georget a participé pour notre association au Printemps de l'Histoire-Géo, durant lequel il a témoigné de la méthode pour mener ses recherches. Pour compléter son propos, il convient de rappeler qu'il s'agit d'un sujet datant d'une quarantaine d'années, pour lequel le problème n'est pas tant le manque de sources que leur abondance et leur dispersion. En effet, alors que la population ouvrière représente 60 % de la population du bassin dans les années considérées, il paraît impossible de retracer l'ensemble des trajectoires individuelles des acteurs en question. Les dynamiques de l'engagement prennent des formes variées selon l'implication partidaire, syndicale, selon qu'on est à l'intérieur de l'usine ou non, selon l'âge, selon la situation familiale et sociale... Dans les sources engagées, certaines personnalités militantes se distinguent tandis que les anonymes émergent plus ou moins selon les contextes et les contraintes. Pour remédier cela, le chercheur peut faire appel aux archives officielles, aux rapports administratifs, aux sources médiatiques, étudier des sources internes (produites par les personnes considérées) comme externes.

 




Il est également pertinent d’explorer la spécificité de l’histoire du temps présent, à savoir le travail sur la mémoire en réalisant des entretiens avec des personnes témoins de la période. Pour renouveler l’approche sur un sujet historique déjà traité par des pairs, on peut envisager de nouveaux questionnements ou mettre en relation des champs d’analyse variés. En questionnant les rapports de genre (les conflictualités liées au virilisme prolétarien, la place des femmes dans ces mouvements de luttes), d’origine (la spécificité des travailleurs immigrés et leur inclusion ou non dans les combats collectifs), d’environnement (la toxicité et la pollution entraînées par le système productif sidérurgique), le chercheur peut parvenir à dresser un tableau plus complet de la situation sociale, politique, économique et culturelle de ce territoire. Pour ses efforts, pour sa disponibilité, pour la qualité de son travail, nous renouvelons ici à Théo Georget nos félicitations et nous lui souhaitons une pleine réussite dans ses projets.



Pierre SUAIRE et Pierre TOUSSENOT



Pour aller plus loin :

 

Présentation de la thèse de Théo Georget sur le site du CRULH.

 



RAGGI Pascal, « Le plan acier de 1984 et la crise de la sidérurgie en Lorraine », in Les années Mitterrand, 1984-1988 : L’alternance et la première cohabitation vues des régions, Presses universitaires de Rennes, 2018.

 

RAGGI Pascal, La désindustrialisation de la Lorraine du fer, Paris, Classiques Garnier

(coll. « Histoire des techniques »), 2019, 506 p.



"Un haut fourneau dans la tête", exposition de Sylvain Dessi au Centre des mémoires Michel-Dinet, 2 rue Jean-Baptiste-Thiéry-Solet à Nancy jusqu’au 29 mars 2024.




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