"Par les vivants" (PLV) -  des parcours sonores géolocalisés pour renouveler l’enseignement de l’histoire de la Shoah

22/02/2021

          "Par Les vivants" (PLV) ? Un titre énigmatique pour celui ou celle qui, faisant œuvre d’historien, aurait plutôt tendance à dire qu’il ou elle retrace la vie de défunts. Un titre plus évocateur pour des sociologues observant les individus dans leur milieu de vie. Un titre poétique pour des géographes analysant la répartition spatiale des activités humaines. En fait, un subtil mélange de ces trois aspects pour renouveler l’histoire de la Shoah et, au-delà, participer à la lutte contre les discriminations et l’antisémitisme.

          Le projet est piloté par Madame Anne-Françoise Pasquier, IA-IPR d’Histoire-géographie, Coordinatrice du Pôle civique, Référente académique mémoire citoyenneté de l’Académie de Versailles, et par Madame Annabelle Paillery Guichard, professeure d’Histoire-géographie, sciences numériques et technologie au lycée Etienne Bezout de Nemours dans l’académie de Créteil, experte numérique éducatif histoire géographie mission Travaux académiques mutualisés au département Accompagnement des usages et de l’expérience utilisateur à la Direction du numérique pour l’éducation.

          Aux racines du projet se trouve l’ouvrage de Marielle Macé, Sidérer, considérer, Migrants en France, 2017. L’autrice aborde la notion de « semblable-dissemblable ». Or, l’antisémitisme rend l’autre dissemblable. Alors que l’on accepte autrui dans ses différences comme notre semblable, l’antisémitise rend autrui di-semblable, par des dispositifs législatifs ce qui est l’une des explications au processus génocidaire. Le projet « Par Les Vivants » permet d’aborder cette question en idée et en action. En examinant les interactions à l’échelle locale, on fait percevoir aux élèves comment l’antisémitisme est appliqué.

          La production finale prend la forme d’un parcours sonore géolocalisé dans les rues et quartiers habités, investis et vécus par nos familles d'études à l’image de ce qu’ont pu proposer Isabelle Backouche et Sarah Gensburger avec « ÇA S’EST PASSÉ ICI – Vivez l’Histoire dans la ville », des parcours sonores immersifs. Il s’agit de mettre en parole des archives de natures diverses en utilisant l’outil numérique proposé par l’application mobile gratuite Izi Travel spécialisée dans le développement de parcours connectés. Les élèves retracent le cheminement des familles dans leur espace vécu en s’arrêtant sur certains bâtiments et lieux.  Se voulant sensible, cette approche itinérante de l’espace induit tout un travail sur la mise en sons des documents, l’exploration des espaces, la rédaction d’une narration collective permettant la compréhension des lieux, des échanges sociaux et des faits auxquels ils sont associés (avec l’aide technique du Clemi et de la Dane de Versailles).

 

          Les élèves prennent totalement en charge celui qui décide de leur confier ses oreilles et ses jambes, ce qui permet de travailler sur leur engagement dans un projet de longue durée (quatre mois pour ma classe de 3e) et sur un processus créatif. Tout cela est bien évidemment en lien avec les attendus de programmes, du socle commun, des différents parcours, le travail sur l’oral et la perception de leur territoire comme espace d’Histoire.

 

          L’Histoire de la Shoah est connue de nos élèves mais toujours sous l’angle du génocide et de l’extermination à grande échelle. L’accent est mis sur la « machinerie » de destruction des Juifs. Mais, l’Histoire de la Shoah est traversée par de nouvelles approches historiographiques, dont s’inspire PLV. Cette expérience pédagogique se situe au carrefour de trois axes de prise en charge de l’Histoire de la Shoah se traduisant par trois approches, à conduire de front :

 

          1) une approche par le sensible « par l’espace local » : on délimite notre objet d’étude par son espace de vie. Suivant les remarques de Claire Zalc, je n’ai pas opté pour une approche par l’onomastique (il n’y a pas de patronymes exclusivement juifs) pour privilégier une approche par les traces des populations juives dans l’espace, dans mon cas, des plaques commémoratives. Ce choix permet aussi de montrer aux élèves que la « qualité » de Juif s’applique à un groupe humain socialement et juridiquement différencié (nous avons un médecin, un brocanteur, un garagiste, des fillettes, des notabilités locales).

 

    2) une approche par l’histoire sociale, « vivante » inspirée des travaux universitaires récents (micro-histoire et méthode prosopographique). Il s’agit de changer d’échelle d’analyse, de s’extraire du cadre de la catastrophe, pour décentrer le regard habituellement portée sur la personne qualifiée de « juive » vue comme seule victime et seul objet de persécution, dans une optique quasi téléologique.

 

L’objectif est bien de faire saisir aux élèves l’espace des possibles offert à ces personnes. Pourquoi certains Juifs ont-ils décidé de rester et de se cacher, alors que d’autres ont vendu leur affaire et fui ? On veut faire saisir aux élèves l’importance du contexte particulier dans lequel ils s’enracinent, les caractéristiques sociales et démographiques de ceux qui doivent faire des choix, l’importance de leur ancrage professionnel, de leur configuration familiale, de la structure de leur groupe social. Pour cela, on adopte la démarche de la micro-histoire, en étudiant des groupes familiaux, leurs réseaux d’interconnaissances, leurs trajectoires. En se mettant au niveau de nos acteurs, on observe leurs relations sociales afin de faire comprendre comment la persécution antisémite s’est mise concrètement en place. Il s’agit d’éclairer d’un nouveau jour les comportements et relations des individus en prenant en compte les environnements sociaux et locaux.

 

        3) une approche par les archives de toutes natures. On utilise les archives locales afin d’essayer de voir comment les choses se sont concrètement passées, dans le quotidien des individus, dans une optique de micro-histoire : « faire l’histoire au ras du sol ». C’est en croisant les archives que les élèves découvrent le faisceau des possibles.

 

Pour synthétiser, PLV n’est pas :

 

  1. Une suite de biographies isolées : On ne recherche pas « l’exceptionnel normal » mais quelque chose de l’ordre de l’exemple qui fera réfléchir sur la situation générale. On veut comprendre un processus, donc accéder à des dynamiques de groupe, comprendre les attitudes des uns et des autres dans des interactions, atteindre la complexité d’un collectif. Il s’agit de reconstituer un vécu dans un espace donné, de questionner les notions d’intégration et de participation socio-économiques, voire politiques, dans un temps plus long que celui de la seule période 1939-1945. Donc, retracer des parcours de vie et les réinscrire dans une normalité (et les extraire du corolaire de fatalité).                                                                                                                                                                                                                      

  2. Un projet d’histoire locale : Si l’espace d’étude est bien l’espace proche des élèves, et la compréhension des phénomènes dans ce dernier, il permet une réflexion le dépassant. En effet, il s’agit de faire entendre et comprendre des voix singulières mais toujours confrontées au contexte général. On ne fait pas l’histoire de lieux d’exception. L’espace n’est pas clos puisqu’on joue avec les échelles en montrant les rapports avec le processus national.                                                                                                                                                                 

  3. L’étude de situation d’exception : Avec PLV, l’Histoire (avec un grand H) est incarnée par une histoire (celle de nos familles d’étude).  Il s’agit d’étudier des situations ordinaires et de sortir d’une approche qui soit uniquement celle de la singularité de la souffrance, sans, bien sûr, la nier ou l’occulter. Cette dimension explique que le projet soit transposable à tous les territoires et à tous les niveaux. La seule condition est de disposer d’archives et que le professeur fasse le travail préalable de recherche, de collecte et de sélection des sources pour pouvoir se lancer avec ses élèves. Les services des archives communales et départementales recèlent de trésors.

 

          Afin de faciliter les échanges et la mise à disposition des documents, j’ai exploité les outils de notre ENT « OZE Yvelines » pour créer un espace collaboratif facilement accessible aux élèves, aux professeurs partenaires du projet, et aux familles.Il est associé à un « Padlet » permettant de classer les documents d’archives et productions d’élèves dont les fiches méthodologiques sur les sources. Le but est de faciliter la circulation entre toutes ces micro-tâches, indispensables pour le travail de rédaction de la narration. Le « Padlet » est conçu comme une base de données collective, alimentée par les élèves. « Narrer » est bien informer et mettre en forme, donc donner du sens. Le lieu anonyme, vide de sens car sans histoire, réduit à une localisation (une adresse), une fonction administrative, éducative, économique, se mue en espace social maillé de trajectoires, de parcours, de relations.

 

          Un travail sur la source qu’est le témoignage personnel a été conduit dans le cadre d’une séance de deux heures dont l’une en co-enseignement avec ma collègue de lettres afin de préparer les élèves à recueillir le témoignage de Sœur Danielle dont le couvent a servi de lieu d’accueil de fillettes juives. Ici, je mêle travail d’histoire et approche sensible. Le témoignage personnel est-il un écrit littéraire et/ou une source pour l’historien ? Pourquoi l’approche sensible est-elle aussi un moyen de se saisir d’une question ou d’un objet pour l’historien et, à partir d’elle, d’élaborer une construction scientifique ? Afin de faire réfléchir mes élèves sur l’intégration des familles juives versaillaises à la vie locale, mais aussi de leur faire découvrir la culture juive, nous avons visité la synagogue de Versailles.

 

          Cette prise de contact avec les sources historiques par l’oralité s’est poursuivie par une approche matérielle aux Archives communales de Versailles. L’objectif est de découvrir la pluralité des sources disponibles, leur diversité matérielle (registre, carnets de souche, lettres, affiches, recensement, liste électorale, annuaire…), les nombreux producteurs. Placés dans la peau du chercheur et les mains dans les cartons, les élèves opèrent une sélection de l’information utile (statut qu’il s’agit de définir). La démarche complexe de confrontation des informations est réalisée de façon quasi naturelle lorsque les élèves sont face à la matérialité de la source et motivés par l’idée d’en savoir le plus possible sur les familles étudiées, par la nécessité de mutualiser les informations pour créer la trame du récit, de justifier des choix et défendre leurs points de vue.

 

          La dimension sonore immersive invite à réfléchir sur les moyens à utiliser pour rendre le parcours immersif. Dans notre cas, un témoignage d’une fillette sauvée par le couvent raconte que la veille de leur départ vers le village d’Écuelles, les orphelines ont étonné le chant « ce n’est qu’un au revoir ». Afin de faire ressentit au promeneur l’ambiance du couvent et la solidarité régnante, les élèves ont choisi de reprendre ce chant au sein même de la chapelle du couvent afin de bénéficier de sa sonorité particulière. 

 

          Au terme de cette courte présentation, j’ai voulu montrer que PLV est une nouvelle expérience pédagogique pour renouveler l’histoire de la Shoah. S’appuyant sur les travaux historiques récents en matière d’histoire social et de micro-storia, PLV permet aux élèves de reconstruire les trajectoires de groupes familiaux dans leurs espaces locaux. L’objectif est de dévoiler l’ensemble des champs du possible s’offrant à la population juive  (et faire prendre conscience aux élèves de leur « agency ») et de rompre avec une histoire se limitant à une analyse de la victime. Le processus génocidaire est examiné dans son application dans le quotidien des individus. La création de parcours sonore immersif réalisé grâce à l’application Izi Travel permet de rendre les élèves totalement autonomes dans leurs choix narratifs et de les conduire à investir des archives, des espaces, des sons et des modes de communications.

 

          Si le projet « Par les Vivants » comporte un certains nombres d’invariants (des acteurs en interconnexions, des espaces, un récit historique scientifique, un parcours immersif, sensible), il est transférable. Chaque professeur, chaque groupe classe se l’approprie, y met sa pâte, sa propre coloration, tout en s’inscrivant dans un projet collectif.

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Par Les Vivants, un projet transférable

(réalisation Isabelle Coquillard et Annabelle Paillery Guichard)

          Pour écouter le parcours réalisé par la classe de 3e2 du Collège Charles Péguy de l’Académie de Versailles, (mis en ligne le 27 janvier 2020), un lien : https://www.parlesvivants.org/plv-academie-de-versailles-2/ecouter-les-parcours-college-charles-peguy-le-chesnay-rocquencourt-3e2/

          Pour revivre les différentes étapes de cette aventure dans l’Académie de Versailles, notre série de quatre chroniques sur le site disciplinaire d’Histoire Géographie de l’Académie de Versailles, « Strabon »  : https://histoire.ac-versailles.fr/spip.php?article1845

          Et les réalisations des classes de nos collègues Annabelle Paillery Guichard (Académie de Créteil), Marie-Edith André (Académie de Caen), Frank Gilson (Académie de Lille) : https://www.parlesvivants.org/

 

          Le projet d’Isabelle Backouche et de Sarah Gensburger, « ÇA S’EST PASSÉ ICI – Vivez l’Histoire dans la ville » : https://passe-ici.fr/

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Figure 1 : "Le parcours « Par Les Vivants » Versailles de la classe de 3e2 d’Isabelle Coquillard, Collège Charles Péguy (Le Chesnay Rocquencourt)"

Isabelle COQUILLARD

Professeur d'Histoire-géo à l'Académie de Versailles

BIBLIOGRAPHIE

 

BACKOUCHE Isabelle, Paris transformé. Le Marais 1900-1980 : de l’îlot insalubre au secteur sauvegardé, Paris, Creaphis, Lieux Habites, 2016.

 

JOLY Laurent, L’État contre les juifs. Vichy, les nazis et la persécution antisémite (1940-1944), Paris, Grasset, 2018. Édition revue et mise à jour, Paris, Flammarion/Champs histoire, 2020.

 

GENSBURGER Sarah, Images d'un pillage : album de la spoliation des Juifs à Paris, 1940-1944, Paris, Textuel, 2010.

  — L’espace de la persécution des Juifs. Paris dans la Seconde Guerre mondiale, numéro spécial de Histoire Urbaine, co-dirigé avec Isabelle Backouche et Éric Le Bourhis, à paraître en 2020, principe accepté

 

MACE Marielle, Sidérer, considérer. Migrants en France, Verdier, 2017.

 

ZALC Claire, Bruttmann Tal, Ermakoff Ivan, Mariot Nicolas (Éd.), Pour une micro-histoire de la Shoah, Paris, Seuil, 2012.

 

ZYLBERMAN Ruth, 209 Rue Saint-Maur, Autobiographie d’un immeuble aux Éditions du Seuil, 2020.