Saint Louis a-t-il vraiment promis de protéger les Maronites ?
Cet article en deux parties commence à partir de la date du 21 novembre 1919, Henri Gouraud arrive à Beyrouth. Nommé Haut-Commissaire de la République française en Syrie et au Liban, il est accueilli en grande pompe par les autorités politiques et religieuses ainsi que par la population libanaise.
À son arrivée, Gouraud prononce un premier discours dans lequel il cherche à définir la politique qu’il entend mener au Levant :
« […] Mais si nous sommes les descendants des Croisés, nous sommes les fils de la Révolution, épris de liberté et de progrès, respectueux de toutes les religions et fermement résolus à assurer une justice égale aux adeptes de chacune ».
Gouraud rattache d’abord la présence française à l’héritage chrétien de la France et aux Croisades. Il reprend un récit ancien de la relation franco-maronite selon lequel les Francs seraient venus en Orient et avaient pris le rôle de protecteurs des Maronites. Dans la même phrase, il se présente comme un « fils de la Révolution ». La France des Croisés côtoie donc celle de 1789, de la liberté religieuse et du progrès.
Ce double héritage permet à Gouraud de présenter une France historiquement protectrice des chrétiens d’Orient sans en faire une puissance uniquement chrétienne. Ce compromis doit répondre aux attentes des nationalistes libanais, majoritairement maronites, mais aussi des dix-sept communautés religieuses et, indirectement, aux revendications politiques arabes.
Le lendemain, 22 novembre, lors de la réception des corps constitués de Syrie, Gouraud va plus loin. Il inscrit la présence française dans une histoire longue : « Les souvenirs, les traditions, les intérêts qui lient la Syrie à la France sont une si belle et si ancienne chose ». Pour Gouraud, cette relation traverse les siècles. Il rappelle que : « Cette Terre a vu les Croisés »
On peut ainsi se demander pourquoi faire autant de références aux Croisades ? Une lettre attribuée au roi Louis IX, plus connu sous le nom de saint Louis, occupe une place particulière dans ce récit. Elle aurait été adressée en 1250 à l’émir des Maronites, à leur patriarche et à leurs évêques :
« À l’émir des maronites, ainsi qu’au patriarche et aux évêques de cette nation. Notre cœur s’est rempli de joie lorsque nous avons vu votre fils Simon, à la tête de vingt-cinq mille hommes, venir nous trouver de votre part pour nous apporter l’expression de vos sentiments et nous offrir des dons, outre les beaux chevaux que nous nous avez envoyés. En vérité, la sincère amitié que nous avons commencé à ressentir avec tant d’ardeur pour les maronites pendant notre séjour à Chypre où ils sont établis, s’est encore augmentée. Nous sommes persuadés que cette nation, que nous trouvons établie sous le nom de Saint Maron, est une partie de la nation française, car son amitié pour les Français ressemble à l’amitié que les Français se portent entre eux. En conséquence, il est juste que vous et tous les maronites jouissiez de la même protection dont les Français jouissent près de nous, et que vous soyez admis dans les emplois comme ils le sont eux-mêmes. Nous vous invitons, illustre émir, à travailler avec zèle au bonheur des habitants du Liban, et à vous occuper de créer des nobles parmi les plus dignes d’entre vous, il est d’usage en France. Et vous, seigneur patriarche, seigneurs évêques, tout le clergé, et vous, peuple maronite, ainsi que vous noble émir, nous voyons avec une grande satisfaction votre ferme attachement à la religion catholique et votre respect pour le chef de l’Église, successeur de Pierre à Rome ; nous vous engageons à conserver ce respect et à rester toujours inébranlables dans votre foi. Quant à nous et à ceux qui nous succèderont sur le trône de France, nous promettons de vous donner, à vous et à votre peuple, protection comme aux Français eux-mêmes, et de faire constamment ce qui sera nécessaire pour votre bonheur. Donné près Saint-Jean-d’Acre, le vingt-et-unième jour de mai douze cent cinquante, et de notre règne le vingt-quatrième. »
Il existe cependant un problème : cette lettre est un faux. Qu’est-ce qu’on entend par faux ? Selon Larousse, un faux se définit comme quelque chose qui n'est qu'une imitation, qui n'est pas original, naturel ou authentique (avec ou sans intention frauduleuse). Cette affirmation change complètement la manière d’aborder le document. Il ne s’agit plus seulement de rechercher dans cette lettre la preuve d’une relation entre la France et les Maronites remontant aux Croisades. Il faut comprendre comment un faux a pu devenir l’une des pièces de ce récit historique et pourquoi il a traversé les siècles jusqu’à nourrir, encore au début du XXe siècle, la représentation d’une relation ancienne entre la France et les chrétiens du Liban.
Deux questions vont donc guider notre enquête :
● Comment pouvons-nous démontrer que cette lettre attribuée à saint Louis est un faux ?
● Et surtout, est-ce qu’il y avait une intention frauduleuse ?
A) Comment définir les Croisades ?
Dans Dix questions sur les Croisades, Florian Besson, William Blanc et Christophe Naudin donnent la définition suivante : « une expédition militaire menée par des chrétiens, à l’instigation de la papauté qui fixe un objectif plus ou moins précis, souvent par un texte dédié […] et qui organise la prédication de la croisade dans toute l’Europe ; la participation à cette expédition permet d’obtenir divers avantages, le plus important d’entre eux étant la rémission des péchés ». Cette définition permet de dépasser l’image d’une simple guerre entre chrétiens et musulmans. Selon les approches, la croisade peut être considérée comme un pèlerinage armé ou comme une guerre sainte.
Elle constitue surtout un tournant dans le christianisme médiéval puisqu’elle associe la guerre à la rémission des péchés. Cette conception ne fait pas l’unanimité parmi les chrétiens. Des clercs occidentaux refusent l’idée même d’une guerre sainte et certains chroniqueurs critiquent les Croisés et leurs divisions. Les chrétiens d’Orient n’ont pas davantage une position uniforme. Certains portent un regard positif sur les ordres religieux et militaires. L’Église byzantine refuse en revanche le principe d’une violence permettant le rachat des péchés : le meurtre d’un adversaire reste un péché qu’il faut expier.
Les Maronites, comme souvent, font office d’exception. Mais qui sont-ils ? L’histoire ancienne de l’Église maronite reste entourée d’incertitudes. Son historiographie a longtemps été marquée par des travaux produits par des membres de la communauté elle-même. Le nom des Maronites vient de saint Maron, un ermite qui serait né vers 350 et mort entre 410 et 433. Nous savons peu de choses de sa vie puisqu’il n’a laissé aucun écrit. Les principales informations viennent de Théodoret, évêque de Cyr, qui rédige sa biographie en 444 dans son Histoire Philotée. Autour de l’héritage de saint Maron se constitue progressivement une communauté de moines, puis une communauté autour d’un monastère devenu Église. Cette apparition intervient dans une période de profondes divisions du christianisme.

Au Ve siècle, les débats théologiques opposent notamment les grandes cités chrétiennes d’Antioche, d’Alexandrie et de Constantinople. En 451, le concile de Chalcédoine affirme la double nature du Christ, humaine et divine. Les Maronites soutiennent cette position chalcédonienne, contrairement aux communautés antichalcédoniennes. Ces divisions religieuses provoquent des affrontements et participent à la construction d’une communauté qui se définit progressivement par la défense de sa foi et par sa singularité régionale.
La conquête arabe constitue une nouvelle étape. L’Église maronite se structure autour de son patriarche, qui exerce un pouvoir à la fois spirituel et temporel. La communauté s’implante davantage dans la montagne. Des propriétaires terriens participent à l’organisation de sa défense et deviennent émirs ou cheikhs. La première croisade va permettre la rencontre avec les Francs.
Elle est lancée à la suite de l’appel du pape Urbain II à Clermont, le 27 novembre 1095. Au printemps 1099, les Croisés progressent vers Jérusalem. C’est à cette occasion que les contacts avec les Maronites apparaissent clairement dans les sources. Guillaume de Tyr décrit une communauté installée notamment autour de Byblos, Batroun et Tripoli. « La masse de ce peuple n’était pas petite » Guillaume de Tyr estime la communauté à près de 40 000 fidèles ; « hommes forts, très habiles en armes et très utiles aux nôtres dans les importantes affaires qu’ils avaient très fréquemment avec les ennemis ». Les Maronites représentent surtout des alliés utiles : ils connaissent le territoire, peuvent servir de guides et rejoindre les forces franques.
« Quelques fidèles de Syrie, qui habitaient le Mont Liban […] vinrent les féliciter sur leur passage, et leur témoigner de tendres sentiments de fraternité. Les croisés s’adressèrent à eux comme à des hommes sages et qui, de plus, avaient une connaissance exacte des localités, pour savoir quelle serait la route qui les conduirait à Jérusalem, le plus sûrement et le plus commodément. » Pour les Francs, les Maronites apportent une connaissance du territoire et un soutien militaire. Pour une partie des Maronites, l’arrivée des Croisés offre une protection et permet de sortir davantage de l’isolement de la montagne. Claude Cahen, historien et orientaliste français, résume cette situation : « bien qu’arabisés, les Maronites tendirent à voir dans les Francs des cousins qui leur donnaient une occasion de sortir de leur isolement, et de prendre une revanche sur leur médiocrité passée ».
Il ne faut pas transformer cette collaboration en une alliance permanente entre deux ensembles parfaitement homogènes. Les Maronites ne constituent pas un bloc politique uni et tous les villages n’adoptent pas la même attitude face aux Francs. En 1137, les Maronites de Bcharré laissent passer les Arabes contre le comte Pons de Tripoli. Son fils se venge ensuite contre plusieurs familles de la région.
Les Croisades permettent également un rapprochement entre l’Église maronite et Rome. Après plusieurs siècles de relations difficiles ou interrompues, de nouveaux contacts se développent avec le Saint-Siège. Les sources maronites rapportent l’envoi d’émissaires auprès de Rome et la reconnaissance de la dignité du patriarche pour le pape. La chronologie et certains détails restent discutés, mais le rapprochement avec Rome est bien une caractéristique importante de l’histoire maronite à partir de cette période.
Lorsque Louis IX arrive à son tour en Orient, les relations entre Francs et Maronites ne constituent donc pas une nouveauté. Sa croisade, traditionnellement désignée comme la septième, commence en 1248 et se poursuit jusqu’en 1254. Son objectif principal est d’aller jusqu’en l’Égypte. Les Croisés réussissent à prendre Damiette avant de connaître plusieurs défaites.
Itinéraire et principales étapes de la septième croisade Saint Louis arrivant à Nicosie lors de la septième croisade
C’est pendant cette présence de saint Louis en Orient que se situerait notre lettre, datée du 21 mai 1250 à Saint-Jean-d’Acre. Nous pourrions donc nous arrêter là et considérer que la lettre s’inscrit dans la continuité de relations construites lors des précédentes croisades. Mais il faut désormais prendre le document au sérieux. Imaginons un instant que saint Louis ait réellement écrit, le 21 mai 1250. Qu’est-ce que cela changerait à notre connaissance des Croisades, des Maronites et surtout de l’histoire des relations entre la France et le Liban ?
B) À quoi voit-on que c’est un faux ?
● Premier problème : le chiffre donné par la lettre.
Saint Louis explique avoir vu arriver Simon, fils de l’émir des Maronites, « à la tête de vingt-cinq mille hommes ». Les forces accompagnant saint Louis auraient compté environ 15 000 hommes. Avec Simon, ce sont donc théoriquement 40 000 hommes qui pourraient être réunis autour du roi de France. Les Maronites représentent à eux seuls plus de la moitié de cet ensemble. Déplacer 25 000 hommes suppose une capacité à les mobiliser, les organiser et les commander. Ce serait une prouesse logistique et supposerait une organisation politique et militaire maronite particulièrement structurée. Il s’agirait de déplacer sur plusieurs centaines de kilomètres l’équivalent de la ville de Saint-Dié-dès-Vosges, sans moyen logistique précis, en conservant une intendance, de l’eau, de quoi nourrir les bêtes, permettant à chacun de survivre au voyage. Ce n’est pas commun, c’est un exploit !
Guillaume de Tyr estimait plusieurs décennies auparavant la communauté maronite à environ 40 000 personnes. Ce chiffre n’est pas un recensement de 1250, mais il donne un ordre de grandeur. La lettre bouleverserait également toute l’histoire ultérieure des relations franco-maronites.
● Deuxième problème : l’organisation politique décrite par la lettre.
La lettre est adressée « à l’émir des maronites, ainsi qu’au patriarche et aux évêques de cette nation ». Elle suppose donc l’existence d’un émir capable de représenter politiquement l’ensemble des Maronites. Or les Maronites du XIIIe siècle ne constituent pas un ensemble politique aussi homogène. La présence d’un patriarche et d’une hiérarchie religieuse ne signifie pas l’existence d’une organisation politique unifiée autour d’un émir.
« Nous sommes persuadés que cette nation, que nous trouvons établie sous le nom de Saint Maron, est une partie de la nation française, car son amitié pour les Français ressemble à l’amitié que les Français se portent entre eux. » Le mot existe au Moyen Âge, mais il ne possède pas le sens politique que nous lui donnons aujourd’hui. La nation comme communauté politique associée à un territoire puis à un État est une construction beaucoup plus tardive, particulièrement au XIXe siècle.
● Troisième problème : la promesse dynastique.
« Quant à nous et à ceux qui nous succèderont sur le trône de France, nous promettons de vous donner, à vous et à votre peuple, protection comme aux Français eux-mêmes ». Louis IX engagerait les futurs souverains français à protéger les Maronites comme les Français eux-mêmes.
À ce stade, notre hypothèse devient difficile à soutenir.
- Il faut accepter simultanément une mobilisation de 25 000 Maronites absente des récits connus.
- Il faut accepter une organisation politique maronite unifiée autour d’un émir.
- Il faut accepter une conception particulièrement moderne de la « nation ».
- Il faut enfin accepter une promesse de protection engageant les successeurs de Louis IX.
Le style de la lettre a aussi été contesté par plusieurs chercheurs, qui le considèrent comme plus tardif. Nous ne disposons cependant pas ici des éléments permettant une analyse linguistique précise : cet argument doit rester secondaire.
Quatrième problème : où se trouve la lettre originale ?
La lettre aurait été retrouvée au XIXe siècle par Monseigneur Nicolas Murad, né en 1799 et mort en 1862, membre du clergé maronite. Elle aurait été retrouvée dans un ouvrage arabe avant d’être traduite et diffusée. Une succession de traductions peut évidemment expliquer certaines transformations du vocabulaire ou du style. Mais personne, à l’exception de Nicolas Murad, ne semble avoir consulté l’original. Nous ne pouvons donc examiner ni le support, ni l’écriture, ni la provenance du document. Imaginons que ce soit un vrai, ce document serait exposé soit dans les archives françaises ou du moins dans les archives maronites et/ou libanaises.
À cette absence matérielle s’ajoute une absence historiographique. Avant le XIXe siècle, les historiens des Croisades ne semblent pas connaître cette lettre. Un document qui aurait établi la protection des Maronites par saint Louis et raconté la mobilisation spectaculaire de 25 000 hommes n’apparaît pas dans les récits antérieurs. Il surgit plusieurs siècles après les faits.
Pris séparément, chacun de ces éléments pourrait être discuté : une traduction peut modifier un vocabulaire, une source peut disparaître, un chroniqueur peut négliger un événement. Le problème est leur accumulation. Elle aurait été composée beaucoup plus tardivement, probablement dans un milieu maronite, à partir d’éléments historiques réels : les Croisades, la présence de saint Louis en Orient, les rencontres et collaborations entre Francs et Maronites et le rapprochement de l’Église maronite avec Rome.
Une question demeure alors : pourquoi fabriquer un tel document ?




