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CAPES - Les rythmes du travail au XIXe siècle : à rebours des idées convenues

Didier Terrier, Professeur des universités émérite, Université polytechnique des Hauts de France.
Les inscriptions sont closes
CAPES - Les rythmes du travail au XIXe siècle : à rebours des idées convenues

Heure et lieu

04 févr. à 18:00
https://us02web.zoom.us/j/86385648211

À propos de l'événement

CAPES - Les rythmes du travail au XIXe siècle : à rebours des idées convenues

Didier Terrier, Professeur des universités émérite, Université polytechnique des Hauts de France.

Pour restituer aux temporalités du travail toute leur complexité, il faut cesser d’adopter une position en surplomb et, pour fixer des ordres de grandeur au plus près du terrain, s’efforcer de penser par cas. On partira donc des rythmes du labeur dans une usine textile gantoise, la filature Voortman, entre les années 1830 et 1880, car on y dispose de superbes registres de paie qui nous donnent, pour chaque travailleur, poste par poste, la durée du travail par quinzaine, mais encore le mode et le montant de la rémunération dans un établissement emblématique de la progression de l’industrie concentrée et mécanisée. Mais s’il va constituer ainsi le fil rouge de mon exposé, cet établissement ne saurait être représentatif de toutes les formes de la production qui prospèrent alors en Europe occidentale, ni même dans le textile. Il faudra donc constamment mettre en regard ce qui se passe chez Voortmann avec les données dont on dispose par ailleurs dans un cadre productif d’autant plus large et divers que les voies de l’industrialisation sont multiples[1]. Mon but, dans cet exposé qui partira donc d’une situation locale pour déboucher sur une mise en perspective à l’échelle de l’Europe occidentale, sera de définir, tant pour les durées quotidiennes de présence sur les lieux du travail, l’agenda annuel de l’emploi du temps de chacun, ou bien encore le contenu effectif de la durée consacrée à produire des biens destinés au marché, de circonscrire un champ des possibles plutôt que d’élaborer des artefacts discutables.  Admettons une bonne fois pour toute, par exemple, que se satisfaire de seules moyennes pour rendre compte des conditions du travail, c’est fréquemment commettre autant d’outrages infligés aux individus réels.

Peut-on dire que le déclenchement du processus d’industrialisation se traduit, dans un premier temps, par une aggravation des durées moyennes de travail ? Vers 1830/1840, il est indéniable qu’une part croissante des travailleurs doit s’aligner sur des maxima horaires qui existaient déjà dans les deux ou trois siècles antérieurs. Regroupés dans des usines, l’exploitation dont ils font l’objet prend même, parfois, un tour bien plus spectaculaire que ce que l’on observe chez Voortman. Par la suite, on notera que dans cet établissement, la stabilité est de mise. Au même moment, toujours dans le textile, mais à Verviers, on travaille plus longtemps ; à Manchester, au contraire, la décrue semble amorcée. D’une manière générale, la bigarrure des emplois du temps quotidien est considérable, d’autant plus que l’on ignore, la plupart du temps, quel est le respect effectif des pauses, le temps de transport nécessaire pour rejoindre l’usine, ainsi que les caractéristiques des autres temps sociaux.

Chez Voortman comme partout ailleurs, on travaille si possible toute l’année, même si  certaines variations montrent que face aux aléas conjoncturels, la flexibilité reste continuellement de mise. Néanmoins, tout au long de la période, l’horizon se situe entre 280 et 300 jours ouvrables. Cependant, jours ouvrables et jours ouvrés sont loin de coïncider. C’est déjà le cas pour une usine à la pointe du progrès technique et capable d’accumuler du stock en période de ralentissement conjoncturel. C’est là un constat encore plus net dans toutes les activités où les périodes de chômage sont quasiment structurelles. Est-ce à dire que chômage et inactivité se confondent ? Rien n’est moins sûr, notamment dans les campagnes où la pluriactivité offre de nombreuses activités alternatives. En outre, le turn-over chez Voortman, à l’image de ce qui se passe dans de nombreux secteurs de la vie économique, est considérable ; il alimente une véritable boîte noire tant il est difficile de suivre les ouvriers nomades. Bref, pris individuellement, et ce même dans une entreprise qui fonctionne toute l’année avec un effectif au complet, nombreux sont les ouvriers dont on ignore s’ils travaillent sans interruptions en passant d’un employeur à un autre sans interruption plus ou moins longue. Seule la découverte de collections de livrets ouvriers dûment remplis, et encore, permettrait de suivre chaque travailleur en réduisant la part d’incertitude quant à ses emplois rémunérés successifs.

Enfin, au fil du temps, on note une intensification du contenu du travail. C’est vrai dans les grandes usines, laboratoires d’une optimisation du travail entamée aux XVIIe et XVIIIe siècle. On en garde également la trace, sous des formes différentes, dans l’agriculture, les activités dispersées à domicile, les petits ateliers, les transports etc. En d’autres termes, la baisse tendancielle de la durée quotidienne et annuelle du travail s’accompagne d’une pesanteur sans cesse accrue des heures passées à vendre son temps à un donneur d’ouvrage. A poste à peu près semblable chez Voortman à deux générations de distance, bien des petits-fils et petites-filles travaillent moins longtemps mais plus durement vers 1890 que leurs grands-parents vers 1830… d’autant plus qu’à l’accélération du rythme des machines s’est ajouté entre-temps la généralisation (ou peu s’en faut) du mode de paiement aux pièces.  C’est bien pourquoi, autour des années 1890, la question du temps de travail passe au premier plan des revendications ouvrières, tout comme elle alimente la réflexion de certains chefs d’entreprises et de savants pour qui il ne sert à rien d’exiger des corps et des esprits confrontés à l’effort productif qu’ils aillent au-delà de leurs capacités. Les uns dénoncent la fatigue excessive, les autres jugent celle-ci contreproductive : la modification du temps de travail et la marche vers les 8 heures naîtront d’une coalition d’intérêts étrangers les uns aux autres.

Bref, dans la mesure où l’usine est au XIXe siècle un laboratoire qui imprime sa marque dans l’ensemble de la sphère productive, prendre en compte d’un seul tenant tous les aspects des rythmes du labeur conduit à réviser une bonne partie des conclusions émises dans de nombreux ouvrages sur ce thème[2].

[1] Sur l’usine Voortman, l’ouvrage de Peter Scholliers, Wages, Manufacturers and Workers in the Nineteenth-Century Factory. The Voortman Cotton Mill in Ghent, Oxford, Berb Publishers, 1996, est incontournable.

[2] Pour développer ce thème, voir Corine Maitte et Didier Terrier, Les rythmes du labeur. Enquête sur le temps de travail en Europe occidentale, XIVe-XIXe siècle, Paris, La Dispute, 2020.

Lien de la conférence : https://us02web.zoom.us/j/86385648211

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