"Il fallait être anglais pour inventer le rugby. Qui d'autre aurait pu penser à un ballon ovale?" - Pierre Mac Orlan

03/04/2020

            L'heure est grave, mes amis. Oui, il n'y a plus de rugby à la télévision ! Tous les championnats nationaux sont suspendus. On peut alors verser une petite larme pour les espoirs de victoire finale de la France dans le Tournoi des VI Nations, équipe de France qui, après pratiquement une décennie d'errance, retrouvait enfin son jeu. On peut pleurer pour l'Union Bordeaux-Bègles ou le Lyon Olympique Université qui semblaient être (enfin) en mesure d'imposer leur monopole sur le Top 14, la première division française. On peut également penser aux Exeter Chiefs, équipe de Premiership, la première division anglaise, qui, suite à des démêlés financiers des Saracens (autre équipe de Premiership), allaient enfin pouvoir imposer leur hégémonie sur la « perfide Albion ». On peut pleurer de la superbe saison d'Edinburgh en Pro 14 (ligue celte mettant en compétition quatre clubs irlandais, quatre clubs gallois, deux clubs écossais, deux clubs italiens et deux clubs sud-africains), et sur les possibilités de titre ! Pour tuer le temps, prenons un peu de temps pour nous attarder sur l'histoire et les règles de ce sport.

        Comment bien comprendre ce sport – que dis-je, cet art – qui consiste à progresser vers l'avant, en se faisant des passes vers l'arrière ? « La chose n'est pas aisée », me diriez-vous. Mais si voyons, ne vous inquiétez pas !

Tout commence en 1823 dans la banlieue de Rugby, une petite bourgade au Nord-Ouest de Londres, où se situe le collège de la ville. Là, un jeune homme, William Webb Ellis, s'ennuie probablement du sport phare pratiqué par ses camarades et lui-même – et ça se comprend – le soccer. Lors d'un match, ce garçon décide de prendre le ballon dans ses mains, de courir, et d'aller l'aplatir dans le but adverse, plutôt que de le pousser au pied. C'est un petit pas pour l'homme, mais un pas de géant pour l'humanité : William créé le rugby. Le directeur de son collège, enthousiasmé par cette action, décide de mettre en place quelques rencontres entre ses élèves, autour de cette nouvelle règle : porter le ballon à la main, et l'aplatir dans le but.

Ici une statue représentant Wlliam Webb Ellis devant le collège de Rugby

 Crédit :   https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Webb_Elllis_Statue.jpg?uselang=fr

Progressivement, ce sport prend de l'ampleur au collège de Rugby. Puis, certains élèves ayant migré vers l'université de Cambridge, parlent de cette pratique, entre deux partiels, avec leurs camarades, autour d'une bonne lager. Ainsi, en 1846 l'université anglaise met en place les premières codifications du sport et organise un petit tournoi avec ses élèves. Il faut cependant attendre 1871 pour voir les premières règles officielles être mises en place par la première organisation de rugby au monde : la Rugby Federation Union (RFU). Les règles sont ensuite diffusées aux quatre coins du globe grâce à l'empire britannique, et surtout autour du Pacifique (oui, c'est pour ça qu'ils mettent des peignées à tout le monde). Quelques semaines plus tard, la première rencontre officielle est organisée en Écosse, à Édimbourg, rencontre qui oppose l’Écosse à l'Angleterre, et qui voit les premiers l'emporter sur les seconds par 4 à 1.

Ici l'équipe nationale d'Ecosse avant leur match contre l'Angleterre en 1871

Crédit : https://www.sixnationsrugby.com/fr/histoire/

Progressivement, on décide d'étoffer les règles : la RFU autorise la passe à la main en 1875, encadre les plaquages, réduit les effectifs des équipes en jeu de 20 à 15 joueurs, et décide d'utiliser un ballon oblong, ou ovale, en 1877. Afin de veiller à ce que toutes les équipes du monde jouent selon les mêmes règles, on décide de fonder en 1886 l'International Rugby Board (IRB), toujours existant aujourd'hui. Ainsi, il est possible d'organiser plus aisément des compétitions entre plusieurs clubs partout dans le monde, mais également entre nations.

 

            Le Guinness VI Nations naît dans ce contexte, en 1882, suite à l'annualisation des rencontres opposant écossais, gallois et anglais. En 1884, l'Irlande intègre ce « tournoi », que l'on nomme alors le Home Nations Championship. De l'autre côté de la Manche, le rugby est arrivé en 1872 avec la création du premier club en France au Havre, puis en 1883 avec la création du fameux Stade Français. Sept ans plus tard, le sport est officiellement reconnu par les autorités sportives, les clubs français adhèrent alors à la RFU et au IRB. L'équipe nationale joue son premier match en 1906, qui se termine par une bonne fessée venue de l'hémisphère sud : 38 à 8 pour les All Blacks. Têtus, les français ne baissent pas les bras et intègrent en 1910 le Home Nations Championship, qui devient le « V Nations ». C'est à cette période que les journalistes inventent le terme de « Grand Chelem », qui est réalisé si une équipe remporte tous les matchs d'un tournoi (réalisé dès 1911 par l'Angleterre). Un petit interlude de 1932 à 1946 verra la France se faire rejeter par les britanniques (sans doutes jaloux) ; les gaulois décident alors de se tourner vers les allemands, les italiens et les roumains, de fonder un nouveau tournoi qui existe toujours de nos jours (le Championnat Européen International de Rugby à XV, le « VI Nations B »). Après la guerre, les britanniques finissent de bouder et réintègrent les français dans le V Nations. À noter également l'incorporation des italiens en 2000, créant ainsi le VI Nations que nous connaissons tous ! Il convient également de mettre en avant le tournoi féminin, créé en 1996, ainsi que le tournoi « junior », en 2008, qui permet de mettre à l’œuvre les plus grosses pépites européennes !

 

            À côté du Tournoi des VI Nations, il existe d'autres compétitions mettant aux prises plusieurs nations : le Rugby Championship (anciennement « Tri-Nations ») créé en 1996, opposant australiens, néo-zélandais, sud-africains et argentins (depuis 2012) ; le Pacific Nations Cup opposant canadiens, américains, fidjiens, japonais, samoans, tongiens, géorgiens (oui oui, la nation européenne) et anciennement les Junior All Blacks et l'équipe B d'Australie. Des compétitions plutôt régionales, il y en a par dizaines. Mais rien ne vaut un triomphe sur le monde, non ?

 

            Dans les années 1980, l'IRB se demande si ça ne serait pas mal de faire comme ceux qui tapent dans un ballon rond et qui se dispute une coupe du monde depuis cinquante ans. En 1987, on décide alors de la première coupe du monde de rugby, qui va se dérouler en Australie et en Nouvelle-Zélande, et qui se verra dominée par les Blacks dominer. Depuis, tous les quatre ans, on organise la compétition tantôt dans l'hémisphère Sud, tantôt dans l'hémisphère Nord. Les néo-zélandais et les sud-africains sont les plus titrés avec trois titres chacun (1987, 2011 et 2015 pour les premiers, 1995, 2007 et 2019 pour les seconds). Derrière, on retrouve l'Australie avec deux trophées (1991 et 1999), et enfin l'Angleterre, seule nation en dehors de l'hémisphère Sud à avoir remporté la coupe (2003).

 

            « Bon ok c'est bien beau tout ça, mais les règles alors, on les a toujours pas comprise » ! Patience mes amis, patience ! Elles arrivent ! Le premier but de ce sport est de gagner contre une équipe adverse. Les rencontres opposent deux équipes de quinze joueurs chacune (il y a différentes formes de rugby, impliquant d'autres règles, on trouve notamment le rugby à VII et le rugby à XIII – le premier propose un jeu très rapide et avec moins de contacts, le second essaie d'éviter tous les arrêts dans le jeu et propose des parties intenses). Chaque équipe peut être divisée en trois articulations : les avants, ou les « gros », les arrières, et la charnière entre les deux « paquets ». Jean Giraudoux, un diplomate français du siècle dernier, nous propose une très bonne description d'une équipe de rugby : « huit joueurs forts et actifs, deux légers et rusés, quatre grands rapides, et un dernier, modèle de flegme et de sang-froid ». Le but de ces joueurs est de marquer des points. Pour cela, plusieurs possibilités.

Ici l'anglais Ashton, visiblement très heureux de marquer un essai contre les All Blacks

rédit : https://www.dailymail.co.uk/sport/rugbyunion/article-2508232/Wigan-school-produced-Test-rugby-players-just-afternoon.html

La première consiste, tel ce jeune anglais de Rugby, à amener le ballon derrière la ligne d'en-but adverse, et de l'aplatir : le joueur marque un essai. Cette action rapporte le plus de points à l'équipe : cinq points. La seconde consiste à faire passer le ballon entre les deux perches – symbolisant les buts – adverses. Cette action fait empocher trois points à l'équipe (sauf dans le cas d'une transformation, qui suit un essai, et qui ne rapporte que deux points). Ce coup de pied peut être réalisé de deux façons possibles : soit en pleine action, le joueur ayant le ballon décide de taper et de marquer : s'il le fait, le ballon doit toucher le sol avant que le joueur ne tape dedans ; s'il marque on dit qu'il inscrit un drop. L'autre cas est réalisé sous forme de coup franc : les deux équipes sont à l'arrêt, et attendent le coup de pied. Le ballon est posé sur un tee et le joueur dispose d'un certain temps pour tirer : il s'agit alors d'un coup de pied de pénalité.

            « Mais dis-moi Jamy, c'est quoi une pénalité ? » -Vsiou- Une pénalité, c'est lorsqu'une des deux équipes ne respecte pas les règles ! Et des règles, bon, il y en a pas mal quand même. La première, c'est donc de ne pas faire de passe à la main vers l'avant (il est possible d'envoyer le ballon en avant, mais seulement avec le pied). Si une passe est jugée en avant, alors l'équipe adverse bénéficie d'une mêlée (on va y revenir). Une autre faute consiste à être hors-jeu : cela arrive lorsqu'un joueur de l'équipe A se situe entre le ballon et l'en-but de l'équipe B. Autre faute : lorsqu'un joueur se fait plaquer (d'ailleurs, tous les plaquages sont bons s'ils ne sont pas fait à l'épaule, ou s'ils ne visent pas la partie haute du corps, c'est-à-dire les épaules et la tête ; si le joueur plaque « mal », alors il est pénalisé). Le joueur plaqué doit alors rendre le ballon disponible, c'est-à-dire qu'il ne doit pas le garder au sol. L'adversaire, le plaqueur, a la possibilité, justement, d'empêcher le ballon de vivre en plaquant ses mains sur le ballon contre le joueur plaqué. Attention, il ne peut le faire que s'il est sur ses pieds ! Dans les autres cas, si le plaqué ne libère pas le ballon, ou si le plaqueur n'est pas sur ses appuis, il y a pénalité. Ah oui, autre cas sympathique : si jamais le plaqueur se retrouve sous huit autres joueurs (ne me demandez pas comment), il a obligation de se dégager de la zone, et s'il gène la libération du ballon, alors il est pénalisé – oui, même si il a 400 kilos sur le dos. Une autre faute entraînant une pénalité est le fait de faire écran : un joueur sans ballon se place devant son collègue porteur de balle, et prend un plaquage à sa place : c'est interdit !

Suite aux fautes, on arrive aux pénalités. Lorsqu'une équipe obtient une pénalité, elle a quatre possibilités. Elle peut tirer au but si le buteur juge que cela est dans ses cordes. Elle peut taper en touche et bénéficier, en retour, de la possession de cette touche. Elle peut encore décider de relancer à la main, dans ce cas l'action reprend normalement. Enfin, elle peut choisir de prendre la mêlée. Dans ce cas, les huit « gros », les avant de chaque équipe, se mettent en formation tortue et doivent pousser fort vers l'avant, en ayant le ballon dans les pieds. Si la mêlée est bonne, le ballon ressort normalement et l'action reprend. En revanche, si la mêlée tombe, ou tourne, c'est sans doute qu'un des piliers (les premières lignes de la mêlée) ne supporte plus la pression et s'efface au contact. Dans ce cas ils sont pénalisables !

            Voici donc le gros des règles de ce sport qui est vraiment particulier. En effet, ce sont quand même des gros bourrins qui doivent être ultra précis en pleine action pour ne pas se faire pénaliser. Là est tout l'art de ce sport, qui est avant tout un sport d'occupation de terrain. J'espère avoir été à la hauteur de ce si beau sport, qui transcende les fans au-delà même du sport.

Le drapeau représentant le XV du Trèfle, autre symbole du soin d'unification

Crédit : https://www.reddit.com/r/vexillology/comments/4addh8/irish_rugby_football_union_flag_which_represents/

En effet, il y a de nombreuses implications politiques lors des rencontres internationales, et notamment en Grande-Bretagne. Le Pays de Galles, pourtant terre anglaise depuis 1284, utilise son hymne national, chanté en gaélique gallois ! En Écosse, l'hymne utilisé est le fameux « Flower of Scotland », et c'est une chose très politique puisque c'est un chant écossais patriotique, qui remet en cause la domination anglaise. D'ailleurs, Jim Calder, joueur écossais des années 1980, dira que « battre les français est un grand plaisir. Mais battre les anglais, c'est un devoir national ». On sent la rivalité entre les deux nations à travers le sport. Enfin, en Irlande, il n'y a bien qu'une seule équipe qui existe : l'Irlande du Nord – ou Ulster – fait partie intégrante du XV du Trèfle. L'utilisation de l'hymne « Ireland's Call » (« l'appel d'Irlande »), et le fait qu'il n'y ait qu'une seule équipe pour l'île, est un message politique fort dans le contexte irlandais difficile.

 

            Alors, sport de brutes ou pas, le rugby nous propose toujours de belles histoires à raconter, aussi bien au niveau local – le dépassement physique de chaque joueur et la cohésion de la fameuse troisième mi-temps – qu'au niveau international, il nous laisse espérer des jours meilleurs, plus loin de toute violence !

Maxime VACHOT

BIBLIOGRAPHIE

 

LAFOND Pierre, BODIS Jean-Pierre, Encyclopédie du rugby français, Dehedin, 1989

GARCIA Henri, La fabuleuse histoire du rugby, La Martiniere, 2013

GIFFORD Phil, The Passion – The Stories Behind 125 years of Canterbury Rygby, Wilson Scott Publishing, 2004

JOHNSTON Karl, The Lions in Winter : The British and Irish Lions in New Zeland, 1983, Londres, Allen & Unwin, 1983

BODIS Jean-Pierre, Le rugby : de l'esprit de clocher à la Coupe du monde, Toulouse, Privat, 1999

VILLEPREUX Olivier, BENEZECH Laurent, Larousse du rugby, Paris, Larousse, coll. « Histoire », 2017

FARMER Stuart, The official England rugby miscellany, Visions Sports Publishing, 2008

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