Prophètes de la responsabilité humaine ? (été 2019)

11/04/2020

L’Académicien franco-libanais Amin Maalouf, et l’historien et spécialiste du Moyen-Orient, dont il est lui aussi issu, Hamit Bozarslan, ont récemment publié deux ouvrages complémentaires par leurs sujets (1). Après les avoirs lus et avoir rencontré un des auteurs à 3 reprises, j’aimerais partager avec vous les questions et réflexions qu’ils m’ont inspirées.

       En 4ème de couverture de son dernier essai, Grasset, éditeur d’Amin Maalouf depuis 1992, souligne que « ses intuitions se révèlent des prédictions, tant il semble avoir la prescience des grands bouleversements de l’Histoire ». Dans son dernier ouvrage, Hamit Bozarslan décortique le processus conduisant à la dé-civilisation – pas la disparition d’une civilisation en particulier, mais bien cette perte de repères, de la confiance de la société en elle-même, et, de fait, l’incapacité à envisager un avenir possible. Tout en mettant en relief l’histoire du continent européen et celle du Moyen-Orient, passant d’un espace à un autre, faisant ressortir les points communs, les dissonances et spécificités, et apportant par là même un éclairage des plus percutants aux événements les plus récents, il interroge l’avenir du monde. « À travers ce livre, Bozarslan fait preuve d’une grande lucidité. » (2) Les qualités attribuées à Amin Maalouf et à Hamit Bozarslan tiennent-elles à l’origine moyen-orientale des deux auteurs ? Ne faut-il pas seulement voir dans le Liban, mais dans le Moyen-Orient tout entier, « un laboratoire tourné vers le futur » ? (3) Avant de faire des deux auteurs des prophètes, il faut tout d’abord définir ce qu’est un prophète.

     Le prophète vient rappeler la loi quand les hommes s’en éloignent, voir la trahissent. Tout en nous rappelant le modèle levantin, Amin Maalouf souligne que, depuis que les gens s’en sont éloignés, le monde a plongé dans le chaos. Retrouver le modèle levantin serait donc un moyen de sortir de ce chaos. Hamit Bozarslan, quant à lui, nous rappelle que là où la démocratie perd du terrain, la capacité critique laisse peu à peu place à une forme de certitude, doublée de ce que l’on pourrait aisément qualifier de « cécité intentionnelle ». Les drames – passés, actuels ou à venir – seraient indissociables de cet abandon de la posture critique et de la perte de la capacité à percevoir le monde dans sa complexité et sa pluralité. Dénonçant la trahison des valeurs, prônant un retour vers ces dernières, Amin Maalouf s’avère « conservateur de valeurs » (4). C’est en tant que tel qu’il nous entretient de la « révolution conservatrice » qui a mis à mal la valeur solidarité, et qui ne l’a, pour ainsi dire, pas conservée. Il convient ici de rappeler ce que le bibliste Paul Beauchamp dit du prophète : « C'est à lui qu'il faut attribuer l'ironie dans le sens premier où celle-ci consiste à questionner l'apparence, à la retourner ».

     Hamit Bozarslan, de son coté, questionne les notions de « terrorisme », « liberté », « radicalisme ». (5) Pour conserver la valeur solidarité, il aurait fallu faire progresser les structures de la société. Ici aussi on peut penser à 1984 d’Orwell, une utopie négative qu’Amin Maalouf ne cite dans son essai que pour nous mettre en garde contre la disparition de la vie privée face aux avancées technologiques, et contre l’aliénation de la liberté au nom de la sécurité. Dans 1984, George Orwell décrit une dictature atroce dont l'un des objectifs est de maintenir son peuple dans un état de guerre permanent, non pas pour gagner une guerre, mais tout simplement pour conserver les structures de sa propre société. (6)

     A Metz, à quelques kilomètres de Scy-Chazelles, où vécut Robert Schuman, Amin Maalouf a toutefois entretenu son public d’une utopie positive : L’Europe pourrait continuer à offrir à ses peuples, comme au reste de l’humanité, le projet le plus ambitieux et le plus réconfortant de notre époque, si on l’empêche de se disloquer encore davantage.

      « Après la chute du mur de Berlin, on aurait dû construire un nouvel ordre mondial, nous ne l’avons pas fait. On aurait dû assister à un renforcement de la construction européenne qui venait de triompher puisque le mur était tombé et que l’Europe de l’est avait envie de rejoindre l’Europe de l’ouest. C’était un triomphe, et en réalité, ce n’est pas arrivé : la construction européenne a dérapé. Après sa victoire, elle a presque perdu sa raison d’être. On ne voyait plus pourquoi on s’unissait, avant on le voyait parce qu’il y avait un adversaire. On a pas été capable de susciter ce nouvel élan et de créer cette nouvelle envie. Malheureusement, au cours des dix dernières années, la chose s’est aggravée. L’Europe dérive. Le Brexit met en lumière les risques réelles (…) regardez ce qui se passe en Italie, ce qui se passe dans tellement de pays qui traditionnellement était acquis à l’idée européenne où l’on voit monter des sentiments de méfiance, de rejet de ce qui, quand même, devrait représenter l’avenir de tous, nous devrions transcender notre passé vers un avenir qui se situe dans un ensemble européen, et ce n’est plus ce qui arrive, les gens ne se projettent plus de cette manière. » (7)

     Pour Hamit Bozarslan aussi, l’Europe est tombée dans une sorte de routine incapable de créativité, et les démocraties européennes, qui sont confrontées à l’accélération du temps en même temps qu’à l’élargissement de l’espace, apparaissent fragiles, divisées et conditionnées par le court terme. (8)

     Pour conclure, rappelons que le prophète nous parle de Dieu. Amin Maalouf, quant à lui, nous parle-t-il de Dieu ? Dans Spiritualité avec ou sans Dieu, sa conférence lors de notre Grand Rassemblement à Lyon les 11 Et 12 Novembre 2010, le père Gabriel Ringlet expliquait que « pour Amin Maalouf, Dieu est l’écrivain du monde ». Comme tout écrivain a besoin de lecteurs, Dieu a donc besoin des hommes. Les hommes sont donc coresponsables de la Création, pour laquelle Amin Maalouf s’inquiète aussi dans son essai. Mais si l’homme est coresponsable de ce monde, Amin Maalouf n’a finalement pas écrit un livre pessimiste, mais lancé un cri d’alarme auquel il espère que ses lecteurs et d’autres personnes réagiront.

     A propos de la responsabilité, Hamit Bosarslan :

« Aux tentations d’autoflagellation qu’on observe dans la « littérature du déclin » qui inonde périodiquement le monde éditorial européen, nous répondrons que la société ne résulte pas du péché et ne vit pas dans un état de péché. Elle n’a aucun rachat à effectuer par la souffrance, n’a aucune raison de « gagner sa vie à la sueur de son front », ni d’ « accoucher dans la douleur ». La responsabilité que nous prônons exige une conscience critique, mais qui ne soit ni tragique ni sacrificielle ; d’ordre purement humain, elle envisage la cité en tant que société particulière et universelle, et non née d’une quelconque raison créatrice qui promettrait un horizon de salut après la mort, ou dictée d’une chaire chargée de dire la discipline et la morale au nom d’un Dieu, d’une nation, d’un ordre, d’une école ou d’une famille. »    

Michel MAY

Notes

(1)     Amin Maalouf, Le naufrage des civilisations, Grasset, 2019

Hamit Bozarslan, Crise, violence, dé-civilisation. Essai sur les angles morts de la cité, CNRS éditions, 2019

(2)     « La démocratie submergée », L’Orient littéraire, Juillet 2019

(3)     Dans L’intellectuel face aux tribus, un hommage rendu au journaliste libanais assassiné Samir Kassir, Régis Debray écrivait en 2008 :

«Je ne peux m’empêcher de penser que Samir Kassir avait raison de voir le Liban comme un laboratoire tournée vers le futur. Comme un alambic où se distille la formule cruciale, celle qui devrait permettre d’affirmer son droit à penser par soi-même sans renier ses solidarités profondes.  (…) Peut-être revient-il à votre pays métissé d’Occident et d’Orient, au fléau des deux mondes, d’explorer les voies d’un rééquilibrage entre les plateaux ».

L’essai d’Amin Maalouf fait fréquemment écho aux Considérations sur le malheur arabe de Samir Kassir, lâchement assassiné le 2 juin 2005.

(4)     Notion empruntée à Erhard Eppler, homme politique allemand membre du SPD (Parti social-démocrate d'Allemagne). Il se situait à l’aile gauche du parti et fut proche de Willy Brandt. Dans les années 80, il influença de manière significative le mouvement pacifiste. Il présida aussi à 2 reprises le Congrès de l'Église protestante d'Allemagne.

(5)     voir la sous-partie intitulée « Une note sur les concepts », de son ouvrage, pages 40-42

(6)   « L'atmosphère sociale est celle d'une cité assiégée dans laquelle la possession d'un morceau de viande de cheval constitue la différence entre la richesse et la pauvreté. En même temps, la conscience d'être en guerre, et par conséquent en danger, fait que la possession de tout le pouvoir par une petite caste semble être la condition naturelle et inévitable de survie. » Tout cela parce qu' « une société hiérarchisée n'est possible, nous dit-il, que sur la base de la pauvreté et l'ignorance. »

Sur 1984, voir la sous-partie intitulée « Destruction des facultés cognitives de la société », dans l’ouvrage de Hamit Bozarslan, pages 152-156

(7)     Amin Maalouf dans le cadre du Festival Le Livre à Metz 2019, Samedi 06 Avril 2019

(8)     voir notamment le chapitre intitulé « Administrer la crise », pages 117-142

(9)     Hamit Bozarslan, Crise, violence, dé-civilisation. Essai sur les angles morts de la cité, pages 421-422

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