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Jeanne d'Arc, une histoire paradoxale semée de mythes

Pour le bien d’une table ronde dédiée à l’étude de grandes figures historiques et de leur rapport au récit plus ou moins fictionnel lors des Imaginales 2026, le Comité d’Histoire Régionale de la région Grand Est a sollicité la participation d’Histoire d’en Parler. Sans surprise, je me suis penché sur la construction narrative de la personne de Jeanne d’Arc, afin de savoir à quel moment le mythe a pris le pas sur l’historicité. En ce qui concerne la jeune paysanne de Domremy, en réalité, dès son vivant, plusieurs couches de légendes se superposent, selon les positionnements sociaux, avant que la structure du récit ne prenne une orientation plus contrôlée à l’époque moderne. Par la suite, les lectures de la vie de Jeanne explosent en interprétations diverses avec l’essor du rationalisme, du romantisme et du nationalisme, entre le XVIIIe et le XIXe siècle. L’appropriation de la figure de Jeanne d’Arc devient un enjeu politique majeur, faisant l’objet d’une querelle mémorielle d’une grande vivacité. Par la suite, les recompositions culturelles donnent à voir un personnage plein de paradoxes, tout à la fois désuet et vibrant d’actualité. Qu’a-t-on dit d’elle, pourquoi, comment, et quelle part d’historicité peut-on attribuer à ces discours ? C’est ce que je vous propose de découvrir avec une liste des principaux mythes et adjectifs attribués à Jeanne.


Jeanne d’Arc : la construction du mythe dès son vivant ?


  • Pucelle : Le surnom le plus connu de Jeanne fait référence à deux éléments, sa jeunesse (en latin, puella désigne les adolescentes pubères) et sa virginité. Son âge fait peu de doutes, puisqu’elle déclare avoir environ dix-neuf ans lorsqu’elle se présente au procès de condamnation de Rouen en février 1431, et que cela est corroboré par de nombreux proches et témoins. La chasteté, quant à elle, est liée à l’attente du mariage, à moins de commettre une importante transgression des normes médiévales. Dans le cas de Jeanne, elle met en avant cet attribut afin de revendiquer un supplément de pureté, en tant que « fille de Dieu ». Elle fait vœu de chasteté lorsque ses révélations se manifestent à elle pour la première fois, quand elle est âgée d’environ treize ans. En ce sens, quelques années plus tard, elle fait rompre les fiançailles qui la lient avec un jeune homme de la paroisse, ce qui entraîne le premier procès de Jeanne d’Arc, devant l’officialité de Toul. Lorsqu’elle adopte la coupe de cheveux et les habits d’homme à son départ de Vaucouleurs, elle explique que c’est un moyen de « mieux conserver sa virginité de pensée et de fait ». Pucelle est donc à la fois un surnom commode pour la reconnaître parmi les hommes de guerre, et un attribut mélioratif de légitimation dans la quête qu’elle entreprend.


  • Bergère : L’une des fonctions les plus associées à Jeanne d’Arc est celle de son milieu supposé, la « pauvre bergère ». Les contours de ces représentations sont assez contradictoires puisqu’elle incarne à la fois l’innocence et la faiblesse, mais aussi le rôle biblique de guider les troupeaux et, par extension, les armées royales. Un des documents qui témoignent de la vitalité de ce mythe est la lettre de Perceval de Boulainvilliers, chambellan du roi, écrite au duc de Milan en juin 1429. Il évoque le contexte d’apparition de ses révélations, auprès de ses brebis et agneaux, mais aussi la naissance de Jeanne d’Arc le jour de l’Épiphanie. Ceci est le signe que cette « bergère » est amenée à conduire le royaume vers la restauration, en associant les épisodes évangéliques de la rencontre des bergers, des rois mages et du Christ. Pourtant, le père de Jeanne, Jacques, est un « honnête laboureur », un propriétaire qui est un notable local, et non un herdier, gardien d’animaux, ce qui le rabaisserait sur le plan socio-professionnel. En résumé, il s’agit d’un mythe abondamment relayé par les Armagnacs, les partisans du Dauphin Charles, visant à renforcer le caractère miraculeux et la légitimité de sa mission.


  • Commandant les armées : Lorsque Jeanne rencontre le roi et ses conseillers au printemps 1429, elle répond que le seul signe qu’elle est envoyée de Dieu viendra de sa présence décisive pour lever le siège d’Orléans. La cour hésite puis accepte de confier à Jeanne une mission secondaire de ravitaillement de la ville située sur la Loire, assiégée depuis octobre 1428. Équipée d’une armure et d’une bannière, elle suscite un grand enthousiasme populaire lorsqu’elle arrive dans la cité orléanaise. Son rôle est de redonner foi aux habitants et aux soldats ; elle s’acquitte de ce rôle de « mascotte » avec brio, puis elle dépasse ses fonctions en prenant des initiatives sur le plan tactique et stratégique lors de la campagne sur la Loire et vers la Champagne. Peu après la bataille d’Orléans, l’écrivaine Christine de Pizan écrit le Ditié de Jeanne en son honneur, soulignant la grandeur d’âme de cette femme de guerre. Elle insiste sur le fait que la reconquête du royaume, « par femme est sours et recouvert », là où les hommes n’ont pas réussi. Toutefois, la légende de Jeanne commandant l’armée est largement exagérée, surtout par les opposants au Dauphin Charles, qui voient dans cette incarnation un témoignage du délabrement moral de l’ost royal.

Représentation de Jeanne d'Arc dans un registre du Parlement de Paris par le greffier Clément de Fauquembergue, Paris, Archives nationales, 10 mai 1429.
Représentation de Jeanne d'Arc dans un registre du Parlement de Paris par le greffier Clément de Fauquembergue, Paris, Archives nationales, 10 mai 1429.
  • Putain des Armagnacs : On a tendance à oublier que Jeanne d’Arc émerge dans un contexte de guerre civile, entre deux France résolument opposées. Pour les Bourguignons, alliés de circonstance avec les Anglais, Jeanne est une « ribaude », une « fille à soldats » qui fréquente les tavernes. Ainsi, lors du procès de condamnation tenu à Rouen, son séjour à Neufchâteau, chez Jean Valdaires et sa femme « La Rousse », est relu à la lumière des mœurs légères, voire de prostitution explicite, que certains juges tentent de lui attribuer. Dans la société médiévale où l’honneur est un élément cardinal des représentations, il est primordial de démentir ces accusations quant à sa sexualité et à sa réputation. Chez les Armagnacs, on cherche à glorifier l’héroïne, en comparant son parcours à celui de figures mythologiques telles que Déborah, Judith, les Amazones ou les sybilles.


  • Prophétesse VS sorcière : Selon l’option politique que l’on défend, entre Armagnacs et Bourguignons, l’appréciation formulée à l’encontre des révélations de Jeanne d’Arc bascule entre des hypothèses angéliques ou diaboliques, très rarement par de l’indifférence ou du mépris. À Chinon et à Poitiers au printemps 1429, elle est soumise à des interrogatoires et examens visant à trancher cette question, et y répondent favorablement. Parmi les partisans du roi Charles VII, nombreux reconnaissent à Jeanne un don de prédiction hors du commun, même si certains à la cour demeurent sceptiques face aux dons de la Pucelle. Dans un contexte d’espérance eschatologique et d’essor de rumeurs en tout genre, Jeanne répond à une forte demande sociale et correspond aux vertus attendues d’une prophétesse. On lui attribue des miracles, dont l’historicité est plus ou moins douteuse, mais qu’importe, tout est bon pour augmenter la portée de la mission de Jeanne. Parmi les opposants à Jeanne en revanche, la sorcellerie est un chef d’accusation des plus communs, permettant de donner du sens à ces soi-disant « prodiges ». L’enjeu du procès de condamnation, organisé à Rouen entre janvier et mai 1431, est de déterminer si Jeanne pratique des activités proscrites de magie et de divination, mais surtout de prouver son errance et son erreur religieuses. Par ailleurs, il faut se garder de considérer le procès comme truqué : un jugement d’Inquisition bidon face à une authentique personne relayant la parole des anges ou de Dieu serait un affront terrible pour l’ordre religieux et les intellectuels qui le portent. Certes, la pression politique mise par les Anglais est forte, mais les juges visent à atteindre une décision éclairée et irréfutable, afin de renforcer la validité de leur position politique et dogmatique. C’est ce qui explique la lenteur de ce procès éprouvant pour Jeanne. Trancher définitivement la nature des voix est périlleux car insaisissable ; ainsi, le but du procès est de soumettre Jeanne à l’Église, en la confrontant à ses faits et à sa réputation. C’est en ce sens qu’il faut comprendre sa condamnation comme hérétique, puisqu’après avoir reconnu l’autorité ecclésiastique et certains errements comme le port de vêtements masculins, elle décide de s’en détourner, dans des rebondissements soudains dans la dernière semaine de mai 1431. Pour une relapse - retombée dans l’hérésie - fortement suspecte de sorcellerie et coupable d’insoumission, la mise à mort par le feu est la punition nécessaire pour purifier le corps social.


Enluminure représentant Jeanne d'Arc aux côtés de Judith tenant la tête coupée d'Holopherne. Martin Le Franc, Le Champion des dames, Paris, BnF, département des Manuscrits, ms. Français 12476, folio 101 verso, 1440.
Enluminure représentant Jeanne d'Arc aux côtés de Judith tenant la tête coupée d'Holopherne. Martin Le Franc, Le Champion des dames, Paris, BnF, département des Manuscrits, ms. Français 12476, folio 101 verso, 1440.


XV-XVIIe siècles : un récit à sens unique ?


  • Martyre : Si la mort de Jeanne d’Arc, à l’issue de son procès de condamnation en 1431 est accueillie avec un grand choc, il ne faut pas imaginer que l’opinion publique contemporaine voit en elle une sainte. Certes, ses hauts faits et sa mise à mort retiennent l’attention, mais très rares sont les écrits et sources témoignant de cette appréciation. Par exemple, le conseiller du roi Charles VII, Thomas Basin déclare que « les mérites de Jeanne ne doivent pas être comparés à ceux des apôtres ou des saints martyrs », signe que l’idée doit tout de même exister dans les milieux intellectuels du temps. Toutefois, les lourdes charges imputées à Jeanne d’Arc dans son procès de condamnation ont une très forte connotation politique : en effet, l’un des objectifs est de briser la légitimité de Charles VII, en l’associant à une affabulatrice scandaleuse. Ainsi, pour renverser ce stigmate, le roi de France cherche à rétablir son autorité et son honneur, diffusant l’idée que Jeanne est victime d’une grave erreur judiciaire et religieuse, car l’Église et l’État étaient sous l’influence ennemie en 1431. À partir de 1450, avec la reconquête du royaume et de la Normandie bien entamée, s’ouvre le chantier du procès en nullité de la condamnation, visant à innocenter Jeanne, mais pas à la déclarer comme martyre.

Les Vigiles de Charles VII, manuscrit de Martial d'Auvergne, vers 1484, BnF, Manuscrit Français 5054, enluminure du folio 71 recto.
Les Vigiles de Charles VII, manuscrit de Martial d'Auvergne, vers 1484, BnF, Manuscrit Français 5054, enluminure du folio 71 recto.
  • Imposture : La théorie de la manipulation en faveur des intérêts de la monarchie française, de tel ordre religieux ou de telle personnalité historique, émerge dès les années 1430. Par exemple, l’évêque bourguignon d’Arras évoque « l’hypothèse d’une ruse consistant à produire une vierge divinement inspirée à qui l’on confia le commandement des troupes ». Quelques décennies plus tard, Machiavel reprend l’idée d’un stratagème bien orchestré pour redonner de la légitimité à Charles VII, et dans le contexte des guerres de religion, l’attribut à donner à Jeanne suscite à nouveau la controverse. Pour les protestants, elle est une « illuminée » instrumentalisée, alors que l’intellectuel Guillaume Postel défend l’authenticité des combats de « Saincte Jehanne la Pucelle ». Si le parcours de Jeanne d’Arc a bien été instrumentalisé par le pouvoir royal de son vivant, qui a pu y voir une opportunité de premier plan, la sincérité de sa démarche fait peu de doute.


  • Symbole de l’unité nationale : Avec l’affirmation du pouvoir royal fin XVIe et début XVIIe siècles, Jeanne d’Arc est officiellement réhabilitée comme une figure de rassemblement du peuple français derrière la monarchie. Le juriste Étienne Pasquier écrit en 1596 : « jamais personne ne secourut la France si a propos et plus heureusement que ceste Pucelle ». Elle explique qu’une part de sa mission consiste à se rendre « en France », car il faut bien rappeler qu’elle est issue d’une marche hors du royaume, mais dans l’influence royale (que l’on nomme le Barrois mouvant). Parler de sentiment national du temps de Jeanne est quelque peu prématuré, même si son action a pour conséquence de fédérer contre un ennemi, réputé étranger. Le lien identitaire le plus fort dans le Moyen Âge tardif est celui de la féodalité,  l’appartenance à une ethnie ne se posant pas en ces termes et relevant d’une lecture postérieure.


  • Amazone : Des poèmes héroïques sont dédiés à sa gloire. Dans la partie basse du portrait de Jeanne d’Arc en costume de guerre, il est précisé cette mention, « jeanne d’arc du lis pucelle d’orleans, l’amazone de France ». La femme de lettres Marie de Gournay la compare à Penthésilée, la reine des Amazones, et loue le courage de cette femme forte. Dans de nombreux écrits, le mythe littéraire se développe. Le thème de la vierge guerrière à cheval, capable de prendre les armes, de changer miraculeusement le destin de son peuple, incarne l’union de la religion et de la guerre.



XVIIIe siècle : le triomphe du rationalisme ?


  • Fanatique : Ces représentations épiques suscitent évidemment du rejet de la part des intellectuels et polémistes des Lumières, à l’exemple de Voltaire et de son texte La Pucelle d’Orléans, rédigé et publié entre 1730 et 1762. Dans celui-ci, il critique la fidélité au roi, la foi aveugle, le fanatisme d’une gamine manipulée, avec un ouvrage très grivois qui met en doute la virginité de Jeanne d’Arc et qui insulte de manière outrancière tout ce qu’elle représente, pour mieux critiquer le système de valeurs de l’absolutisme et de l’Ancien Régime. Jeanne est dépeinte comme une illuminée irrationnelle, dont le récit sert la propagande royale. Si la Pucelle fait preuve d’émotion, d’impatience et d’emportement à quelques moments, elle est principalement guidée par une hardiesse et une lucidité désarçonnantes. 


  • Victime de l’intolérance : Toutefois, les Lumières sont loin d’être unanimes sur les interprétations à faire de Jeanne d’Arc. Ainsi, Denis Diderot en brosse un portrait plus nuancé dans l’Encyclopédie (1751), en la présentant comme elle-même victime de « fanatisme, de superstition & d’ignorance ». C’est là aussi une lecture postérieure des événements, car l’Inquisition du XVe siècle n’est pas l’institution radicale chargée de trois siècles de procédures iniques et marquée par l’histoire coloniale, notamment en Espagne. Le procès de condamnation n’est pas marqué par l’intolérance religieuse, mais par une rigueur procédurale. Les juges, bien que partiaux et pro-anglais, suivent la procédure canonique et condamnent Jeanne non pour ses croyances, mais pour son refus de se soumettre à l’autorité ecclésiastique. Le procès, formellement beau sur le plan juridique, est avant tout un outil politique pour discréditer la résistance française, et non une manifestation d’intolérance dogmatique.


Le beau Dunois frappe un âne avec qui Jeanne préfère coucher, illustration érotique pour La Pucelle d'Orléans de Voltaire, Marillier et Duflos, 1780.
Le beau Dunois frappe un âne avec qui Jeanne préfère coucher, illustration érotique pour La Pucelle d'Orléans de Voltaire, Marillier et Duflos, 1780.

  • Sujette à des troubles mentaux : En 1753, Nicolas Lenglet du Fresnoy, théologien critique de certains aspects religieux de l’histoire de Jeanne, remet en cause notamment les « visions, apparitions et révélations de Saints et de Saintes ». Il réfute les miracles, et défend l’idée qu’il s’agit d’une « persuasion intérieure, une méditation réfléchie qui frappe, qui anime, qui agite fortement l’imagination [...] quelques maladies particulières où l’infirme se représente tout ce qui n’est pas, et qu’il croit néanmoins aussi réel que s’il existoit effectivement ». S’il n’est pas encore question de Jeanne d’Arc en termes psychologiques, le thème de sa folie se développe sans cesse, jusqu’à devenir un sujet de recherche récurrent au XXe siècle. La plupart des études menées à ce propos conduisent à une impasse, puisqu’il n’est pas possible d’avoir un accès dans de bonnes conditions aux réalités de l’esprit de Jeanne, la principale source étant un procès religieux et non le fruit d’un travail disciplinaire éclairé et d’un diagnostic fondé sur le plan psychologique.



XIXe siècle : Une figure entre nationalisme, romantisme et canonisation


  • Trahie par les élites : Avec la Révolution française, le consensus global dans le discours officiel sur Jeanne d’Arc (en gros, une fille inspirée par Dieu qui a permis de rétablir la monarchie) s’affaisse. Les révolutionnaires ont une attitude ambivalente envers cette fille du peuple, figure de l’Ancien Régime honni, mais aussi celle qui a osé le sursaut populaire face aux nobles et au clergé. Son rôle militaire et sa défense de la France contre l’envahisseur sont mobilisés dans le contexte des guerres de coalition. De plus en plus, se développe le thème de la trahison tant de la monarchie que de l’Église, qui ont abandonné Jeanne d’Arc et contribué à son sort tragique. Le caractère peu affirmé et nonchalant de Charles VII en fait un coupable idéal de lâcheté, par envie envers la popularité de Jeanne. La controverse dure depuis la Révolution, les uns défendant l’impuissance politique, militaire et économique du roi, les autres insistant sur l’ingratitude d’un souverain indéterminé, mettant peu d’ardeur à la reconquérir. Plutôt que d’une trahison scandaleuse, on peut se représenter que Charles VII a délaissé l’importance de la prisonnière par rapport à d’autres chantiers, notamment la réconciliation avec les Bourguignons, une option politique rejetée par Jeanne, partisane de la manière forte. Le résultat de cette indécision, couplé à la précipitation manifestée par les Anglais, conduit à la mise à mort de la Pucelle.


  • Incarnation romantique du Moyen Âge : Cet imaginaire d’héroïne nationale s’exporte et s’internationalise, et dès la fin des années 1790, des Anglais (Robert Southey), Irlandais (John Burk), Allemands (Friedrich Schiller) écrivent des récits épiques qui la consacrent comme le personnage tragique par excellence. Des éléments merveilleux dans un cadre gothique, dans une esthétique troubadour de retour au médiéval, une jeune fille pure, figure de la Passion, il n’en faut pas plus pour que cela devienne un carton dans le romantisme littéraire et artistique de la première moitié du XIXe siècle.


La mort de Jeanne d’Arc, Eugène Devéria, Musées d’Angers, 1831.
La mort de Jeanne d’Arc, Eugène Devéria, Musées d’Angers, 1831.
  • Sacrifiée : Le plus emblématique de cette tendance, dans un esprit de réappropriation savante et politique, c’est ce qu’en écrit l’historien républicain Jules Michelet : « Souvenons-nous toujours, Français, que la patrie, chez nous, est née du cœur d’une femme, de sa tendresse, de ses larmes, du sang qu’elle a donné pour nous. ». Jeanne est lue comme l’incarnation du peuple : comme la Vierge Marie a donné naissance à Jésus, la Pucelle Jeanne d’Arc a donné naissance à la France. L’écrivain Alexandre Dumas ose le parallèle : « Jeanne d’Arc est le Christ de la France ; elle a racheté les crimes de la monarchie, comme Jésus a racheté les péchés du monde ». Le sacrifice de Jeanne est vu comme une peine nécessaire pour faire advenir la nation française.


  • Récupérée politiquement : Des révolutionnaires qui en font la sœur de Danton, aux bonapartistes qui louent son génie militaire, en passant par les monarchistes qui en font l’icône de la Restauration du royaume, les courants politiques sont nombreux à vouloir s’approprier Jeanne d’Arc dans la première moitié du XIXe siècle. Par la suite, les républicains la confondent avec l’allégorie Marianne, qui défend la patrie et qui boute l’Anglais hors des frontières naturelles de la France. Cela s’inscrit dans le contexte de l’annexion de l’Alsace et de la Moselle par l’Empire allemand à partir de 1871 ; en effet, une bonne Lorraine qui boute les Allemands hors de la ligne bleue des Vosges et au-delà du Rhin est appelée au secours de la France, plus d’un siècle avant Jean-Marie Le Pen.


  • Sainte catholique : Dans le contexte de la guerre des deux France, opposant schématiquement conservateurs monarchistes et républicains, ces représentations politiques suscitent une riposte de la part des milieux catholiques. Ainsi, l’évêque d’Orléans, Félix Dupanloup, défend dès les années 1860 la sainteté de Jeanne d’Arc, louant sa fidélité à l’Église. La canonisation de Jeanne d’Arc est un processus qui prend une cinquantaine d’années, entre les différentes étapes de reconnaissance, jusqu’à la date de 1920.


  • Portant  les armes : Ce n’est pas le moindre des paradoxes, mais Jeanne d’Arc est à la fois sainte et combattante, elle est la figure tutélaire qui accompagne les soldats de la Triple Entente lors de la Première Guerre mondiale. Jeanne incarne l’unité nationale et le symbole qui unit les partis au sein de l’Union Sacrée en France. Elle devient une figure universelle, inspirante pour tous. Les soldats, les femmes et les enfants peuvent voir en elle une battante qui traverse les épreuves les plus terribles, les pillages, le front, l’injustice de la mort. Elle partage les souffrances avec toutes les victimes du conflit, devenant une sorte de « Puella Dolorosa ».


Jeanne d'Arc a sauvé la France. Femmes d'Amérique, sauvez votre pays en achetant des bons de guerre, Haskell Coffin, 1918.
Jeanne d'Arc a sauvé la France. Femmes d'Amérique, sauvez votre pays en achetant des bons de guerre, Haskell Coffin, 1918.
  • Féministe : Les mouvements pour la reconnaissance des droits des femmes prennent également Jeanne d’Arc comme figure de proue, dans des manifestations, dans des mobilisations populaires, dans des publications. Outre-Manche, Jeanne d’Arc est une égérie de la Women’s Social and Political Union à la fin du XIXe siècle. Dans un autre contexte, Hubertine Auclert mobilise très souvent Jeanne d’Arc dans ses prises de parole et ses événements. Désirant convaincre tous les bords politiques de la justesse de son combat, la militante féministe française n’hésite pas à écrire dans des journaux de toutes les tendances, adaptant son discours à son lectorat, et maniant dans certains cas la rhétorique antisémite. Le 17 mai 1894, en première page du journal d’extrême droite La Libre Parole, elle pose ainsi la question suivante : « N’est-ce pas honteux qu’un Juif allemand – que le soin de sa fortune ou l’intérêt de sa patrie pousse à la naturalisation – puisse obtenir tous les droits de Français, de citoyen, et que les femmes, Françaises de race, d’origine, les sœurs de Jeanne d’Arc, soient destituées de ces droits ? ». Hormis ce propos tendancieux, il convient de comprendre que l’utilisation de Jeanne d’Arc s’inscrit dans un mouvement global d’émancipation et de lutte pour les droits des femmes. Pourtant, Jeanne elle-même n’appelle pas à défendre la cause des femmes en tant que groupe social, ou à revendiquer une place différente dans la société. Le port de vêtements masculins et sa présence dans l’armée relèvent selon elle du « commandement de Dieu et de ses anges » et non d’une provocation délibérée pour renverser l’hétéronormativité du temps.


XXe-XXIe siècles : une querelle mémorielle refroidie ?


  • Sainte… laïque : En 1920, au moment de la canonisation par l’Église catholique, avec l’Union Sacrée qui s’était réalisée politiquement pendant la guerre, la volonté de concilier Jeanne d’Arc, l’Église et la République voit le jour. Le Président de la Ligue des patriotes, de la droite nationaliste, Maurice Barrès, propose l’instauration d’une fête nationale en l’honneur de Jeanne d’Arc, ce qui est effectivement reconnu, tous les deuxièmes dimanches de mai depuis lors. La République reconnaît donc en elle une figure de rassemblement et vise à faire retomber les tensions politiques sur le récit mémoriel de Jeanne, un sujet d’une brûlante actualité depuis une cinquantaine d’années.

« Il n’y a pas un Français, quelle que soit son opinion religieuse, politique ou philosophique, dont Jeanne d’Arc ne satisfasse les vénérations profondes. Chacun de nous peut personnifier en elle son idéal. Êtes-vous catholique ? C’est une martyre et une sainte. Êtes-vous royaliste ? C’est l’héroïne qui a fait consacrer le fils de Saint Louis par le sacrement gallican de Reims… Pour les Républicains, c’est l’enfant du peuple qui dépasse en magnanimité toutes les grandeurs établies… Enfin les socialistes ne peuvent oublier qu’elle disait : “J’ai été envoyée pour la consolation des pauvres et des malheureux”. »
Discours de Maurice Barrès à l’Assemblée nationale le 14 avril 1920.


  • Défendant les valeurs traditionnelles : Durant l’entre-deux-guerres, globalement, la querelle Jeanne d’Arc baisse en intensité, mais elle reste un sujet de controverse latent, notamment sur l’imagerie des très nombreux monuments et des œuvres d’art qui lui sont associées. Elle tente d’être arrimée à l’extrême-droite par Charles Maurras qui en fait une figure xénophobe et antisémite. Avec la création de la Bandera Jeanne d'Arc, des volontaires nationalistes soutiennent Francisco Franco dans la guerre d’Espagne. Après la défaite de la bataille de France, le régime de Vichy fait de Jeanne un des personnages incarnant le mieux le dévouement à la devise « Travail Famille Patrie ». Le régime collaborationniste rappelle qu’elle se battait de toute son énergie contre les Anglais, ces perfides prêts à toutes les lâchetés, et à qui on ne peut évidemment pas faire confiance.

Les assassins reviennent toujours... ...sur les lieux de leurs crimes (exécution de Jeanne d'Arc - bombardements de Rouen), Centre d'études antibolcheviques, Office de répartition de l’affichage (ORAFF), Musée de la Libération de Paris, 1944.
Les assassins reviennent toujours... ...sur les lieux de leurs crimes (exécution de Jeanne d'Arc - bombardements de Rouen), Centre d'études antibolcheviques, Office de répartition de l’affichage (ORAFF), Musée de la Libération de Paris, 1944.
  • Résistante : La Résistance française, à l’opposé, fait valoir que celle qui se soulève contre l’envahisseur, qui défend la liberté, qui n’abandonnerait pas face aux nazis, c’est bien Jeanne d’Arc. Dans une réplique cinglante, le président américain Franklin Delano Roosevelt dit de Charles de Gaulle : « Comment voulez-vous que je fasse avec un homme qui se prend à la fois pour Jeanne d’Arc et Napoléon ! », et le gaullisme tente de dresser en effet de nombreux ponts avec Jeanne à la Libération. Dans un cas comme dans l’autre, entre Vichy et la Résistance, on pioche dans l’imaginaire des représentations les éléments johanniques qui conviennent pour structurer un récit simpliste et anachronique, mais efficace sur le plan rhétorique.


Livret Pour la France libre, Chili, collection privée, 1942.
Livret Pour la France libre, Chili, collection privée, 1942.

  • Icône de l’émancipation LGBTQIA+ : Dès les années 1930, émerge l’idée que le travestissement du personnage est un élément essentiel de son identité. La transgression des normes de genre est la preuve supplémentaire de son courage. Le lesbianisme ou la transidentité supposées de Jeanne, ou encore l’émancipation des rôles hétéronormés sont mises en avant, en particulier depuis les années 1990. En tant qu’icône queer androgyne et figure d’ascension sociale, la coupe de ses cheveux et ses vêtements sont des attributs d’une revendication d’émancipation individuelle. Cela ne signifie pas pour autant que Jeanne d’Arc prône cette subversion de genre pour toutes et tous, à l’image de ce qu’elle répond à la mystique Catherine de la Rochelle, qu’elle invite à « retourner à son mari, faire son ménage et nourrir ses enfants » selon ce qu’il convient de faire.



Jeanne d’Arc est l’une des principales personnalités historiques traitées dans la peinture, la littérature, au cinéma, mais aussi dans des jeux vidéo, sur Internet… Elle est devenue une figure déconstruite de la culture populaire, qui continue d’évoluer et de se recomposer au gré des évolutions politiques, culturelles, religieuses de la société, que ce soit en France, ou à l’international. Au Japon par exemple, Jannu Daruku est un personnage très apprécié, entre nobles idéaux chevaleresques et esthétique magical girl, entre tradition et modernité. De manière globale, elle est un symbole pluridimensionnel, empreint de valeurs, alors que l’historicité des faits, des sources et des démarches compréhensives peut tendre à s’estomper derrière la massivité des mythes. On peut faire dire de très nombreuses choses à l’histoire de Jeanne d’Arc, parfois diamétralement opposées, mais si le sujet semble moins sensible politiquement, il conserve une grande actualité interprétative.



Pour aller plus loin :


BARATTA Alexandre et al, « Jeanne d'Arc et ses voix : pathologie psychiatrique ou phénomène contextuel ? », L'information psychiatrique, 2009.


BEAUNE Colette, Jeanne d’Arc - Vérités et légendes, Perrin, 2008.


BRÉMAUD Nicolas, « Jeanne d'Arc : des voix à la mission », L'information psychiatrique, 2008.


COLLARD Franck, La passion Jeanne d’Arc. Mémoires françaises de la Pucelle, Paris, Presses universitaires de France, 2017.



DURAND-LE-GUERN Isabelle, Le Moyen Âge des romantiques, Presses universitaires de Rennes, 2001.


GALVANO Camille, Jeanne sorcière et hérétique ? Réception de la figure de Jeanne d'Arc dans les textes médiévaux jusqu'à sa canonisation, thèse de l’Université Clermont Auvergne, 2022.


GAUVARD Claude, « L’honneur de Jeanne d’Arc », Rendez-vous de l’Histoire de Blois, 2022.


KRUMEICH Gerd, « Variations de l’héroïsation de Jeanne d’Arc depuis 600 ans », Succès et échec de l’héroïsation, édité par Évelyne Cohen et Anne Gangloff, Presses universitaires de Rennes, 2025.


MICHELET Jules, Jeanne d’Arc, Gallimard, coll. « Folio », Paris, 2017.


NEVEUX François (dir.), De l’hérétique à la sainte. Les procès de Jeanne d’Arc revisités, Caen, Presses universitaires de Caen, 2012.


RENOUX Christian, « Connaissance des procès et image de Jeanne d’Arc XVe-XVIIIe siècle », Jeanne d’Arc, édité par BOUDET Jean-Patrice et HÉLARY Xavier, Presses universitaires de Rennes, 2014.


ROBEIN-SATO Christine, « “Jannu Daruku”, Jeanne d’Arc sous le regard des Japonais », De Domremy. à Tokyo : Jeanne d’Arc et la Lorraine, édité par GUYON Catherine et DELAVENNE Magali, Éditions de l’Université de Lorraine, 2013.


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