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Histoire des luttes féministes : retours sur les échanges avec Mathilde Larrère

« Nous devons libérer la moitié de la race humaine, les femmes, afin qu’elles puissent nous aider à libérer l’autre moitié. »

 

Emmeline Pankhurst, écrivaine et militante britannique pour les droits des femmes.

« - Au fait, Justine, tu m’as pas raconté, ça s’est bien passé, la discussion avec Mathilde Larrère ?

- Ah oui, c’était intéressant. Je dirais même que c’était éclectique, on a abordé plein de sujets variés. J’aurais du mal à te restituer deux heures d’échanges, t’avais qu’à être là !

- M’en parle pas, j’aurais préféré plutôt que d’être au travail ! Alors elle, son sujet de prédilection, c’est l’histoire des luttes féministes, c’est ça ?

- Ouais, on a eu toute une réflexion sur le fait qu’on connaissait très peu l’histoire des femmes, de manière générale. Ça s’explique pour plusieurs raisons, notamment le fait qu’elles étaient mises à l’écart dans les sources, mais aussi dans les récits historiques. Tu peux partir du principe que si un personnage historique est anonyme, c’est généralement une femme !

- Et alors, ces luttes féministes ? Ça commence quand ? Il y avait déjà des collectifs de femmes vénères dans l’Antiquité et au Moyen Âge ?

- Des collectifs, non. Mais tu penses bien que l’infériorité féminine a suscité des réactions, tout le monde ne se satisfaisait pas de cet état de fait. Et quelles que soient les civilisations, on retrouve des résistances et des réactions à la société patriarcale, mais c’est plutôt à l’échelle individuelle. On a pas mal de figures de femmes puissantes et capables, des écrivaines, des figures artistiques et politiques qui pèsent et qui ont lutté contre la domination masculine. Tiens, un exemple, Christine de Pizan qui écrit la Cité des Dames où elle propose une société idéale basée sur les vertus féminines…

- Et concrètement, pour l’Europe, il y a un moment où ça commence à se cristalliser, où trop c’est trop ?

- À l’époque moderne, il se passe quelque chose d’assez paradoxal. Pendant une large période de la Renaissance aux Lumières, il y a une criminalisation des sorcières et une mise au pas qui réprime les femmes trop indépendantes. Pour ça, je te conseillerais de lire le livre de Mona Chollet, on en a parlé pendant la discussion. Malgré les critiques de certains historiens spécialistes de la Renaissance, c’est un ouvrage qui permet d’aborder cette période… Et dans le même temps, il y a de plus en plus d’écrits qui revendiquent des droits pour les femmes, mais ça manque de coordination et d’élan pour dépasser les discussions des salons mondains…

- C’est donc la Révolution française qui lance tout, comme d’habitude ?

- Bah oui et non, parce qu’effectivement, des femmes ont été très mobilisées dans les premières journées révolutionnaires, il y a même des clubs de femmes qui sont créés pour revendiquer une participation plus active…

- Vient alors Olympe de Gouges avec sa Déclaration des droits de la Femme et de la Citoyenne…

- Figure-toi qu’Olympe de Gouges, c’est un peu une aristo, pas trop branchée luttes populaires et sans-culottes, contrairement à d’autres comme Claire Lacombe ou Pauline Léon. OK, son texte, il est intéressant sur certains points, mais il est largement passé sous les radars à l’époque.

- Et pourtant, c’est le texte fondateur que tout le monde identifie quand on pense lutte féministe, non ?

- Peut-être, mais je trouve ça signifiant qu’on se rappelle d’elle et ses écrits assez consensuels aujourd’hui plutôt que de valoriser les luttes sociales. Pourquoi ne parle-t-on pas plus des barricades et des initiatives collectives, comme du temps de la Commune de Paris, avec Louise Michel et autres soi-disant pétroleuses dépeintes comme des hystériques ?

- Et alors, dis-moi si je me trompe, mais comment ça se fait qu’on passe d’une période d’effervescence politique et sociale à une mise en sourdine des revendications des femmes ?

- Dès la Révolution, tu as des personnalités favorables à l’émancipation des femmes comme Condorcet, mais il est loin d’être majoritaire et représentatif de l’opinion de l’époque. La principale revendication des femmes révolutionnaires, d’ailleurs, c’est pas forcément le droit de vote, c’est plutôt le droit de porter des armes pour défendre la Nation. Et pour revenir à ta question, c’est aussi parce que l’histoire va prendre un tournant conservateur dès 1795 avec le Directoire.

- Donc c’est en raison d’un retour à l’ordre qu’on décrète que la moitié de la population doit rester en infériorité ? Tu vas pas me faire croire que c’est passé pendant tout le XIXe siècle, avec toutes ses révolutions et autres changements de régimes !

- Évidemment, tu as eu des combats qui ont été menés durant toute cette période. Mais depuis tout à l’heure, tu me parles “des femmes” comme un bloc homogène, faut peut-être rappeler une évidence : c’est que la situation des femmes n’est pas la même selon qu’on est dans la noblesse, dans les milieux d’affaires ou dans le peuple des travailleuses. Et que les revendications ne sont pas les mêmes non plus. Et d’ailleurs, cette infériorité, elle va être gravée dans la loi dès 1804, avec le Code civil, le condensé de la législation bourgeoise et masculiniste.

- C’est-à-dire ?

- C’est pas juste : “il se trouve que ça avantage l’homme” ; c’est une volonté affichée de mettre en avant le père de famille, le soldat, l’homme fort, comme socle de l’ordre social. L’incapacitation des femmes n’est pas un effet secondaire, c’est le produit direct de la volonté napoléonienne, qui consacre les femmes comme un mineur juridique.

- Vous avez vraiment parlé de tout ça avec Mathilde Larrère ?

- Ah ça, c’est moi qui le dis. On a surtout parlé des écrits et de leur place dans l’émancipation des femmes au XIXe siècle. Mais les sujets sociétaux concernant les luttes féministes, c’est le cœur de son travail. Ça se voit beaucoup dans son livre Rage Against the Machisme.

- J’ai la réf, mais il y a quoi dans ce livre qui t’a marqué ?

- Je trouve que ça illustre bien à quel point les femmes se sont emparées des causes communes pendant les périodes de libérations, d’insurrections, de combats, de la Révolution française aux années 1968, en passant par la Commune et les guerres mondiales. Ce sont des périodes où on les a un tout petit peu plus considérées, et ce livre montre aussi comment elles se sont fait renfermer dans leurs conditions subalternes dès qu’elles ont essayé d’obtenir des droits qui leur seraient propres.

- Tu penses à quoi ?

- Notamment aux discussions portant sur les droits de vote des femmes. Les arguments opposés aux mouvements suffragistes étaient vraiment nazes, mais ils ont fonctionné pendant un siècle et demi… Pareil pour la reconnaissance du travail féminin, qui a longtemps été entravée par les syndicats qui se plaignaient d’une concurrence déloyale…

- On n’a plus trop ça quand même de nos jours ?

- Détrompe-toi, Pierre. La loi sur la parité date d’il y a 25 ans, et encore à ce moment-là, on a eu des débats sur la légitimité de la présence des femmes aux postes à responsabilités… Et on a toujours des propos dégueulasses sur les corps des femmes, sur l’avortement, sur la contraception, sur le consentement, la liste est encore longue... 

- Et j’imagine que le livre en parle aussi… Mais c’est pas trop dur à la lecture ? Dans le sens désespérant, je veux dire…

- Mais Pierre, c’est la société qui est désespérante, pas ce livre ! Au contraire ! Non parce qu’autant c’est carré d’un point de vue historiographique, mais c’est rythmé, avec des portraits de personnalités inspirantes, des slogans de manif, et une certaine détermination pour l’action. Ça invite aussi à la vigilance envers les régressions, à l’exemple de la citation de Simone de Beauvoir : “Il suffira d'une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question”...

- Pour terminer sur une note optimiste… Heureusement qu’il y a des livres pertinents qui racontent autrement l’histoire des femmes !

- Je pense que l’enseignement qu’on peut tirer de tout cela, c’est qu’il faut mieux questionner le passé pour comprendre le présent et construire l'avenir, dans une perspective réellement égalitaire…

- En tout cas, je sais ce que je vais offrir comme cadeau de Noël ! »

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Justine et Pierre

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