« L’histoire est une quête collective et perpétuelle » - Rencontre avec Théo Burnel

01/06/2021

Bonjour Monsieur Burnel, tout d’abord merci pour le temps consacré à ce petit entretien. Je vous propose de commencer par une question assez large : qu’est-ce que c’est l’Histoire pour vous ?

C’est une question à laquelle il m’est difficile de répondre. Je suis autant embarrassé que si on demandait à un musicien de définir la musique ou à un philosophe la philosophie ; encore que le mot « histoire » a une originalité puisqu’il regroupe sous le même nom la connaissance des faits attestés du passé ainsi que les récits imaginaires, lorsqu’il est pris au sens de conte ou de fable. Il y a sans doute là une tension qui définit le mieux l’histoire telle que je la conçois, à savoir un cheminement continu, cumulatif avec les précédents travaux, pour se rapprocher toujours au plus près d’une réalité du passé - sans jamais l’atteindre -, en écartant justement les faits non-attestés qui rejoignent alors le domaine du fictif, l’autre versant du mot « histoire ». L’histoire, prise dans ce sens, est ainsi une quête collective et perpétuelle.

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Pouvez-vous vous présenter et présenter vos recherches ainsi que les problématiques religieuses présentes dans vos travaux ?

Après avoir fait un master en « sciences historiques » moderne et contemporaine à Nancy et une maîtrise en management public, j’ai débuté un doctorat en histoire moderne à l’Université de Lorraine, en cotutelle avec l’Université catholique de Louvain, depuis trois années maintenant.

Ma thèse est une étude des pratiques et des aspects de la culture confessionnelle catholique française dans la seconde moitié du XVIIIe siècle à travers une source originale, le Journal ecclésiastique, seule presse religieuse avec privilège en France à la fin de l’Ancien Régime. Elle sera composée de quatre séquences. La première retrace l’« aventure » du Journal ecclésiastique, de la possibilité de la publication à sa diffusion. Ensuite, les processus de composition et de lecture sont étudiés. La troisième partie s’intéresse au syntagme « sciences ecclésiastiques », qui compose le sous-titre explicatif du journal, je souhaite montrer qu’il est le témoignage d’une nouvelle pensée épistémologique dans le savoir religieux. L’étude se termine par une qualification de cette culture confessionnelle (son gallicanisme, sa théologie, etc.).

Pour quelles raisons vous êtes-vous lancé dans un doctorat en histoire ?

Il serait difficile de trouver des raisons particulières ou un cheminement bien logique et déterminé depuis longtemps. Après ma licence d’histoire, je m’étais déjà naturellement tourné vers le XVIIIe siècle pour mon master. Après mon passage en administration publique, un manque se faisait ressentir, une impression de ne pas en avoir complètement fini avec l’histoire. Une fois les inquiétudes levées quant à l’après-thèse, ses débouchés et un sujet de recherches trouvé avec mes directeurs, je me suis lancé. J’avais à ce moment une opportunité de partir dans cette aventure que je savais peut-être ne jamais pouvoir retrouver, tant l’investissement demandé est important. Il ne fallait pas la laisser passer.

Je concevais alors la thèse comme une possibilité unique de mettre à l’épreuve les années d’études, comme un défi en soi. De ce point de vue, il faut bien dire qu’elle comble parfaitement les espérances : nous sommes continuellement amenés à remettre en question nos connaissances, nos approches et nos méthodes.

Vous êtes en cotutelle avec l’Université de Louvain, Est-ce qu’il y a des différences entre la France et ce pays dans la pratique de l’histoire ? Dans la façon d’envisager des recherches historiques ?

Je ne crois pas pouvoir dire qu’il y ait une différence épistémologique sur la pratique de l’histoire entre la France et la Belgique, même concernant l’histoire religieuse. En revanche, la formation, elle, diffère. La maîtrise des outils informatiques liés à l’histoire ou de tout ce qu’on regroupe sous le nom de « sciences auxiliaires » est effectivement très développée en Belgique. Le doctorat lui-même est regardé différemment. Il y a une plus grande liberté dans sa réalisation et, il faut bien le dire, une meilleure valorisation sur le marché de l’emploi.

La société n’a pas forcement connaissance des recherches universitaires, la façon dont elle se mène et le quotidien des jeunes chercheurs, pourriez-vous nous donner quelques éléments sur la vie d’un doctorant en histoire ?

La vie de doctorant que je connais s’éloigne de celle vécue par la majorité d’entre eux, ayant eu la chance d’obtenir un financement pour réaliser ma thèse. Je ne connais donc pas la plus grande difficulté du doctorat qui est celle de devoir réaliser la thèse la nuit, le week-end et pendant les vacances, une fois le travail de la semaine réalisé. Je ne parlerai donc que de ce que je connais, du quotidien d’un doctorant financé.

Je dirais que celui-ci se sépare en trois temps. Le plus important est celui passé en bibliothèque, où nous construisons notre bibliographie et où nous rédigeons. Régulièrement, une fois par semaine dans mon cas, ces séquences sont coupées par un travail en archives afin de récupérer les sources nécessaires pour nos travaux. Le troisième temps, qui est le plus rare mais aussi le plus marquant, est celui qui casse le quotidien : c’est le moment où nous réalisons un séjour de recherches ou participons à des manifestations ou événements (séminaires, journées d’études, colloques,…). Ces trois temps se complètent et se succèdent, il forme le quotidien d’un jeune chercheur pouvant se consacrer exclusivement à sa thèse, et donc encore une fois d’une minorité d’entre eux.

Que diriez-vous à un étudiant ou à une étudiante qui aurait envie de faire un doctorat en histoire ?

Je dirais qu’il faut s’assurer préalablement que l’histoire représente bel et bien une passion, et pas seulement un centre d’intérêts. Le doctorat se conçoit dans un temps long et est déroutant ; sans passion, il me semble que la motivation peut disparaître. Il peut être difficile de s’installer à travailler les soirs ou les samedis après-midi lorsque nous considérons notre thèse comme un travail comme un autre.

J’ajouterais que nous ne prenons jamais trop de temps avant de nous inscrire en thèse. Prendre une année pour bien délimiter le sujet, comprendre son enjeu et avancer dans la bibliographie n’est jamais perdu. Le doctorat est de plus en plus encadré: nous ne disposons pas d’un temps infini pour le réaliser et s’ajoutent au travail de la thèse des formations chronophages. Tout le temps pris avant sera gagné par la suite.

Vous allez présenter une communication le 11 juin prochain ayant pour titre : « Le Journal Ecclésiastique de Joseph Dinouart (1760-1786) : une formation continue et à distance », pourriez-vous « teaser » en quelques lignes le sujet de cette communication ?

L’idée de la contribution est de présenter la formation continue et à distance que propose le Journal ecclésiastique à ses lecteurs, ainsi que les résultats de celle-ci. L’intervention aura lieu en trois temps. Après avoir présenté les intentions de J. Dinouart, sa vision pédagogique, j’étudierai les « sciences ecclésiastiques » qu’il conçoit et qu’il pense nécessaires pour remplir la fonction de prêtre. Celles-ci évoluent au cours du temps, en accord avec les lecteurs, témoignant ainsi d’une science encore en construction. La présentation se terminera en mettant en avant les possibilités offertes par cette forme d’enseignement : le désenclavement de certaines zones rurales, une possibilité d’uniformisation dans certains domaines, etc…

Un colloque est une importante étape pour un jeune chercheur dans son parcours, comment on aborde un événement comme celui-ci ? Est-ce formateur ? Quels sont les effets sur vos recherches en cours ?

C’est effectivement un moment qu’on appréhende, mais qu’on attend également avec une certaine impatience, il faut bien le dire. Il s’agit dans mon cas, de la première fois où je présenterai devant un public universitaire certaines de mes recherches. Ce colloque est d’autant plus particulier qu’il fut repoussé d’une année du fait de la crise sanitaire. Il devait avoir lieu en juin 2020, nous voilà à présent en juin 2021. En reprenant ma réponse à l’appel à communication qui date de septembre 2019, à la fin de la première année de doctorat, je me rends compte à présent à quel point l’approche d’un sujet change au cours d’une thèse. C’est sans doute la première fois où un avant et un après m’apparaît si distinctement. Si la comparaison peut être déroutante au premier abord, elle rassure aussi : la thèse permet de franchir des étapes et de perfectionner son approche de l’histoire.

La préparation du colloque se fait assez naturellement, on reprend ses notes et on leur donne une forme et une cohérence. C’est sans doute sur l’historiographie que l’effet se fait le plus ressentir : il y a une nécessaire mise à jour sur ce point pour proposer une contribution s’inscrivant dans les recherches actuelles. C’est peut-être ici que l’effet d’un colloque est le plus marqué sur la réalisation de la thèse.

Pour vous, faut-il « vulgariser » l’Histoire ? Si oui, comment ?

La vulgarisation pose la question essentielle des publics. Elle est, dans un premier temps, une interrogation sur nous-mêmes : comment concevons-nous ces publics et comment réussir à les interpeller ? Il s’agit alors d’une réflexion sur la réceptivité de nos propos, de leur traductibilité dans des références pouvant faire sens pour le public concerné. C’est un exercice difficile - puisque de notre intelligibilité dépend aussi notre crédibilité - mais que je pense nécessaire. En effet, le propre de l’histoire est d’appartenir à tous. À la différence de nombreuses disciplines, il me semble qu’il y a autant de regards sur l’histoire qu’il y a de personnes, chacun se l’appropriant et construisant son récit.

Les historiens produisent des analyses en s’appuyant sur une démarche scientifique : il est essentiel de continuer à les expliquer au public, comme le fait votre association depuis quelques années maintenant, pour maintenir le sens même du métier d’historien. Une vulgarisation, comme « trait d’union » entre la curiosité naturelle à l’histoire et les travaux réalisés dans les universités, doit continuer à être proposée, mais elle ne doit pas prendre la forme d’une simplification comme nous pouvons le voir parfois. Cette dernière induit en elle-même bien souvent une perte de sens qui finalement déprécie le travail réalisé. La vulgarisation doit être aussi l’occasion de rappeler que certains événements ne prennent sens que dans leur complexité même.

Je vous remercie pour votre interview et nous vous donnons rendez-vous le 11 juin prochain de 9h30 à 10h pour votre conférence « Le Journal Ecclésiastique de Joseph Dinouart (1760-1786) : une formation continue et à distance ».

A propos de la conférence 

Cette conférence se déroulera dans le cadre du colloque "La fabrique du clerc. Formation, vocation, profession dans les christianismes, circa 1300 - circa 1800" organisé par le CRULH (Centre de Recherche Universitaire Lorrain d’Histoire). Vous pourrez la suivre en cliquant ici.