Quand les animaux exotiques servent des intérêts (partie I)

20/11/2022

Depuis des décennies, l’historiographie renouvelle l’intérêt porté aux relations entre l’humanité et le monde animal. Les ethnologues, historiens et archéozoologistes enrichissent notre vision de l’interaction entre les êtres vivants. Il convient de préciser la différence entre le rôle joué par les animaux sauvages échangés pour les particuliers ou pour des collections, et celui rempli par les animaux représentant des « cadeaux diplomatiques » entre États à travers le temps. Cet article vise à questionner la place singulière des échanges concernant les animaux dits « exotiques » dans les relations politiques et commerciales entre les différentes institutions. Pour cela, il faudra rappeler l’importance des échanges de ces animaux spécifiques au cours de l’Histoire, revenir sur l’évolution des conditions de collection et d’exposition de ceux-ci, avant d’approfondir leur rôle dans la diplomatie à proprement parler dans un second article.

L’exotisme, une notion chargée de valeurs

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Bénou et hirondelle sur des buttes à côté du soleil et de l'œil d'Horus, Livre des morts de Nany, chanteuse d'Amon, XXIe dynastie (1069 - 945 av. J.-C.), papyrus du Metropolitan Museum of Art de New York. ©

En particulier en ce qui concerne les animaux et même dans un sens plus large, l’exotisme est une notion relative. En effet, il dépend du contexte d’énonciation et il distingue ce qui est indigène ou endémique, c’est-à-dire propre à un milieu donné, de ce qui est exogène ou issu de l’altérité, par exemple un animal lointain et peu commun introduit par l’action de l’Homme. Ce concept se rattache à des jugements de valeur visant à apprécier (ou déprécier) des espèces originaires d’un pays étranger et situé dans d’autres aires culturelles et environnementales. Ce qui est vu comme exotique convoque un imaginaire géographique de mystère, de rareté et de fascination pour d’autres mondes ou civilisations. Son caractère est perçu comme « naturellement original » en raison de sa provenance lointaine. Autrement dit, un animal exotique dans un pays ne l’est pas nécessairement dans un autre territoire. De plus, un animal peut être considéré comme courant à une période, et devenir rare à une autre époque, et inversement. Dans l’Histoire, la diplomatie animalière (voir partie II) a généralement concerné un faible nombre d’animaux, qui ne sont pas susceptibles de bouleverser les équilibres écosystémiques, d’autant que ces individus étaient souvent contenus en captivité dans des espaces délimités et non laissés en liberté.

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Dessin de toile de traite, extrait d’un livre d’empreintes de la manufacture d’indiennes Favre-Petitpierre et Cie à Nantes, début du XIXe siècle. Château des ducs de Bretagne – Musée d’histoire de Nantes.

D’intenses échanges d’espèces sauvages à travers l’Histoire

En revanche, en ce qui concerne le commerce des animaux exotiques dans la société, celui-ci a été observé dès l’Antiquité, avec des pratiques de sélection d’espèces (notamment parmi les oiseaux en Égypte ancienne, les poissons en Chine médiévale et les mammifères dans l’Afrique des temps modernes) afin de valoriser les plus originales. Le commerce des animaux outremer prend un tournant notable à partir de « l’âge des découvertes », aux XV-XVIe siècles, lors desquels les Européens déploient des moyens considérables pour l’exploration du monde. Cela génère de profondes évolutions sur l’ampleur des échanges d’espèces exotiques. En 1972, l’historien Alfred W. Crosby évoque l’importance de ce phénomène par l’expression « échange colombien », étant interprété comme l’un des plus grands échanges biologiques de la planète, et favorisant « l’impérialisme écologique » par les puissances européennes. L’engouement pour les animaux exotiques (notamment pour les « nouveaux animaux de compagnie » comme les reptiles et autres oiseaux « rares ») ne cesse de croître et explose à partir du milieu du XXe siècle ; en lien avec la mondialisation, la généralisation de la société de consommation et des biens d’équipement permettent le transfert et le maintien d’espèces très loin de leur habitat autochtone.

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Animaux représentés sur l’obélisque noir de Salmanazar III, Nimrud (Empire assyrien), 825 av. J.-C., British Museum.

La puissance symbolique et la mise en spectacle des animaux exotiques dans l’Antiquité

Dès l’Antiquité, des collections d’animaux rares sont constituées. Des animaux issus des confins du monde connu sont représentés dans les arts, dans le but de mettre en avant les connaissances, la puissance et l’étendue de l’empire. Les exemples de sculptures, de constructions architecturales, de textes et de spectacles convoquant des animaux exotiques sont légion dans les arts antiques. Ainsi, dans l’empire assyrien (Mésopotamie), cela permet de démontrer les liens unissant certains royaumes amis. Ces animaux servent généralement à agrémenter les jardins zoologiques des rois ou à rendre les chasses royales plus originales. De plus, ils pouvaient circuler entre différents espaces éloignés. Ainsi, dans le monde syro-mésopotamien, les animaux exotiques – chameaux, singes, éléphants, et autres buffles – étaient originaires des régions de l’Indus (Inde) et de Bactriane (Afghanistan) et pouvaient représenter une monnaie d’échanges envers d’autres territoires, notamment l’Égypte.

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Triomphe de Dionysos ; sarcophage de 190 ap. J.-C. , Égypte, au Walters Art Museum, représentation d'une partie de la fête des ptolemaia.

Des siècles plus tard, c’est d’ailleurs en Égypte lagide (un royaume hellénistique, sous domination grecque après les conquêtes d’Alexandre le Grand) que l’exhibition des animaux sauvages prend un tournant « spectaculaire ». Les ptolemaia sont en effet d’immenses processions, organisées pour la première fois à Alexandrie par le souverain lagide Ptolémée II Philadelphe, avec des spectacles organisés dans le cirque de la ville. Les cortèges d’objets précieux, d’hommes, de femmes et d’animaux sauvages remplissent une fonction symbolique pour exalter le prestige et la prospérité du souverain lagide. Ces grandes fêtes dédiées à Dionysos réunissaient des animaux collectés lors de grandes expéditions, notamment dans les aires nilotiques et érythréennes, pour chasser des éléphants, girafes, rhinocéros. La question de la condition de conservation de ces animaux sauvages fait l’objet de débats sur l’existence supposée d’une sorte de « parc zoologique » sous la coupe du pharaon lagide à Alexandrie.

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La mosaïque de la Grande Chasse de la villa romaine du Casale montre plusieurs scènes de capture et transport d'animaux exotiques d'Afrique et d'Asie.

La civilisation romaine entreprend une mise en spectacle des animaux exotiques à une échelle bien plus large, et ce pendant quasiment un millénaire, entre le IIe siècle av. J.C. et le VIe siècle ap. J.C.. L’organisation de parades pour des triomphes militaires, des cérémonies religieuses ou des mises en scène de loisir (au cirque ou à l’amphithéâtre) fait traverser l’espace méditerranéen à de nombreux animaux. Dans l’amphithéâtre Flavien à un instant donné du IIIe siècle ap. J.C., sont ainsi répertoriés 10 girafes, 60 lions, 30 léopards, 6 hippopotames, 32 éléphants et 10 hyènes, entre autres animaux sauvages. L’un des temps forts des très populaires jeux de l’amphithéâtre sont les venationes ; il s’agit de différents types de mises en scène d’affrontements impliquant des animaux sauvages. Animaux contre chasseurs humains, animaux contre animaux en combat « équilibré », animaux dominants face à des proies (ce qui correspond à une sorte de documentaire animalier)... les Romains rivalisent d’originalité pour trouver des combinaisons originales et des animaux plus lointains les uns que les autres. Ces venationes entraînent d’importants mouvements d’animaux exotiques, mais ce faste était motivé par des intérêts politiques ; en effet, l’éditeur de ces jeux dépensait des sommes considérables afin de s’attirer les faveurs du public. L’amphithéâtre devient un lieu de communication politique par la spectacularisation de la vie publique ; les animaux exotiques jouent un rôle déterminant pour impressionner les masses.

Le renouveau de la symbolique des animaux exotiques à l’époque médiévale

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Détail d'une miniature d'un lion couronné en tant que "roi des bêtes" dans le livre d'heures "The Taymouth Hours", Londres, vers 1325-1350. Yates Thompson MS 13, f. 18r.

Le rapport aux animaux exotiques évolue à partir du Moyen-Âge. Les bestiaires médiévaux convoquent davantage le registre du fantastique ou du merveilleux (les licornes, dragons, griffons, phénix côtoient des évêques marins), tandis que la rareté et l’éloignement géographique sont des critères moins privilégiés. Les valeurs attachées aux animaux tendent à se fixer par l’héraldique et plus largement la symbolique. Cependant, des établissements sont spécifiquement organisés pour la collecte et la présentation d’animaux sauvages, ce qu’on appelle improprement (pour la période médiévale) des ménageries. Liées aux cours aristocratiques, ces lieux de captation des espèces exotiques illustrent la puissance du souverain et sa capacité à acquérir des espèces rares, chères et lointaines. Les collections de Charlemagne, de la Tour de Londres et du Palais de Alcazaba (Lisbonne) figurent parmi les plus renommées en Europe. Les ménageries de l’empereur Frédéric II de Hohenstaufen, outre leur variété, avaient la particularité d’être itinérantes, ce qui a suscité un profond étonnement de la part de ses sujets et de ses contemporains. L’exotisme européen a plusieurs provenances : les confins orientaux et méridionaux du monde connu, mais également les royaumes nordiques. Ainsi, des rennes, élans et ours blancs sont considérés tout aussi extravagants que des singes, chameaux et guépards. Les animaux exotiques représentent un miroir du prince, la richesse de ses possessions témoignant de son importance. L’historien spécialiste de la girafe Thierry Buquet souligne l’importance de la symbolique dans la constitution des collections animales médiévales, avec comme principales références le jardin d’Éden et l’arche de Noé. Toutefois, la volonté de recréer le paradis terrestre peut susciter des critiques morales mais également attirer des ennuis à ces animaux, parfois pris pour cibles en tant qu’emblèmes du pouvoir du souverain.

Des ménageries aristocratiques aux parcs zoologiques : l’exposition des animaux exotiques à l’époque moderne

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Carte postale historique représentant les éléphants d'Asie au jardin zoologique de Schönbrunn, Vienne (Autriche). En arrière-plan, le pavillon impérial construit par Jean-Nicolas Jadot de Ville-Issey en 1759.

À partir de la Renaissance, l’histoire de la collection des animaux exotiques prend un tour sensiblement différent. Les classes populaires tendent à s’approprier les combats d’animaux sauvages (corridas, combats de chiens) ; ainsi, pour se distinguer, la dimension scientifique va gagner en importance dans les ménageries aristocratiques. En effet, la connaissance du monde devient un enjeu majeur pour les institutitons de collection et d’exposition d’animaux exotiques ; ces parcs et cabinets « de curiosité », enferment non seulement des animaux, mais parfois également des humains issus de sociétés lointaines. Après la Révolution française (mentionnons rapidement la confiscation en 1794 des animaux de la Ménagerie royale de Versailles pour alimenter le tout nouveau Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris), la scission est marquée entre d’une part les ménageries ambulantes, foraines, de divertissement et de cirque, et les établissements zoologiques à vocation scientifique et éducative d’autre part. Les jardins zoologiques s’institutionnalisent, se professionnalisent et se démocratisent. L’enjeu est alors de rendre accessibles les connaissances au sujet des espèces exotiques pour le peuple. Cependant, ces idéaux a priori éclairés sur le rôle des zoos laissent rapidement place à des considérations économiques et nuisent largement aux conditions de captivité des différentes espèces, enfermées dans des petites cages pour une meilleure rentabilité. Largement dénoncées dès le XIXe siècle, les pratiques d’exposition des animaux connaissent un tournant avec la création en 1907 par Carl Hagenbeck du zoo moderne, permettant d’observer dans des espaces « naturels » et « ouverts » les animaux sauvages.

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Pietro Longhi, Il casotto del leone, 1762, Pinacothèque Fondazione Querini Stampalia, Venise.

Colonialisme et exotisme : un diptyque indissociable ?

Néanmoins, cette invention révolutionnaire masque mal le fait que les parcs zoologiques sont marqués par l’impérialisme, entraînant la prédation de nombreuses espèces rares sur les différents continents, afin de développer les collections les plus inédites. L’idéologie coloniale marque ces parcs zoologiques par le biais des exhibitions de « peuples primitifs », dont Hagenbeck est l’un des spécialistes au tournant du XXe siècle. Ces parcs comme « vitrines de l’impérialisme » sont fréquents dans les pays colonialistes d’Europe, aux États-Unis mais également au Japon, entre le milieu du XIXe et le milieu du XXe. Au même moment, on retrouve de nombreuses critiques similaires sur l’ethnocentrisme et sur les mauvais traitements réservés aux animaux dans les ménageries itinérantes. En outre, une relation peut être établie dans l’analyse croisée des discours et des pratiques impérialistes, entre la domination des peuples colonisés et des animaux exotiques. En effet, le « schème de l’apprivoisement » est central dans le rapport aux populations pour les administrations coloniales. Les champs lexicaux entre animaux sauvages et humains se voient confondus ou intervertis, à tel point qu’il s’agit « à la fois de civiliser ou d’éduquer les animaux et de dresser ou d’apprivoiser les populations locales ». Ainsi, la persistance de ces caractéristiques postcoloniales dans les parcs zoologiques contemporains est un enjeu intéressant à soulever, ce qu’approfondit notamment Violette Pouillard dans son ouvrage Histoire des zoos par les animaux.

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Illustration de René Pellos, dans Henry Clérisse, Mâli le jeune, 1935.

Les animaux exotiques et les échanges qu'ils ont suscités à travers l'Histoire dépendent étroitement du contexte historique. En effet, le regard porté sur ces animaux a profondément évolué depuis l'Antiquité ; ils ont tour à tour été considérés comme des biens précieux de grande valeur, des vedettes pour de grands spectacles, des symboles permettant d'affirmer la puissance du souverain, des outils de propagande à destination du peuple ou des autres nations, des objets d'étude scientifique mis à disposition des familles aristocratiques puis des élites éclairées à l'ère des Lumières et ensuite de l'ensemble de la société. L'institutionnalisation des conservations et du commerce des animaux exotiques a été marquée par le colonialisme, avant de laisser la place à un rapport aujourd'hui davantage marqué par la société de consommation, notamment dans les zoos contemporains. Dans la seconde partie, nous verrons que les animaux exotiques représentent une spécificité dans l'histoire diplomatique et qu'ils font partie intégrante des stratégies d'influence des États à travers le temps.

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La Terre, tableau issu de la série des Éléments, Giuseppe Arcimboldo, 1566.

Pierre SUAIRE