« Adieu, canailles, je ne suis plus forban » - Amnistier les pirates français dans les Îles du Vent (1700-1730)

24/04/2020

         Peu de forbans de « l’âge d’or » de la piraterie atlantique (période comprise entre 1713 et 1730 environ) réussissent à échapper à une mort violente : 64 % des capitaines pirates britanniques décrits par Charles Johnson – sans doute un pseudonyme de Daniel Defoe – sont ainsi exécutés, tués au combat ou assassinés par leurs propres hommes (A general history of the pyrates, 1724). Si l’on retire également ceux qui sont morts de maladie, décédés dans un naufrage, ou suicidés, le nombre de capitaines britanniques qui parviennent à sortir vivants de la piraterie se réduit à 15 %. Cette situation est le résultat d’une politique particulièrement répressive exercée par les autorités britanniques qui considèrent les forbans comme des « ennemis du genre humain » (hostis humani generis).

          En comparaison, les principaux capitaines pirates français (Chemineau, Dulain, Deniau, Guinard…) semblent connaître un sort un peu plus enviable car les autorités françaises sont moins réticentes à leur accorder l’amnistie : le pardon est effectivement une tactique moins onéreuse que la répression, une justice réparatrice – et pragmatique – prenant le pas sur une justice strictement punitive. Les premières politiques d’amnisties des pirates français apparaissent à la fin du XVIIe siècle et se révèlent plus systématiques lors des périodes de paix : si les guerres permettent de mobiliser les marginaux et les « vagabonds » dans la course et la flibuste, la paix les prive au contraire de revenus et les pousse dans la piraterie. La plupart des amnisties royales sont donc proclamées entre 1696 et 1701 (après la fin de la guerre de la Ligue d’Augsbourg et le début de la guerre de Succession d’Espagne) et après le traité d’Utrecht mettant fin à la guerre de Succession d’Espagne (1713).

Un outil pour assurer la sécurité des Îles du Vent

            Contrairement aux Britanniques, les autorités françaises de la colonie des Îles du Vent (Martinique, Guadeloupe, Grenade, Tobago, Saint-Martin et Saint-Barthélemy) ne considèrent pas immédiatement les pirates comme des criminels irrécupérables : les anciennes pratiques de la flibuste, qui consistent à privatiser la guerre et la défense de la colonie par l’octroi de lettres de course, perdurent malgré la piraterie. En 1699, par exemple, le gouverneur général propose d’engager les 4000 forbans de New Providence (Bahamas) en leur accordant à la fois une amnistie et des lettres de course (commissions), ceci afin de concurrencer les Espagnols ou, tout du moins, empêcher que les Espagnols ne les enrôlent en premier. Même en janvier 1718, alors que la piraterie bat son plein, le gouverneur général semble encore intéressé lorsqu’il apprend que les mêmes pirates de New Providence, « en cas de guerre déclarée entre plusieurs puissances, […] espéraient faire rechercher leur amitié, […] à condition que le prince dont ils prendraient les intérêts leur accorderait auparavant une amnistie générale de leurs pirateries passées ». La réduction drastique du budget de la Marine après 1713 explique l’intérêt des autorités pour l’engagement de pirates comme corsaires ou flibustiers.

        C’est ce même manque de moyens qui pousse les autorités à recourir à l’amnistie pour lutter contre la piraterie. L’insécurité maritime s’aggrave dans les Îles du Vent à partir de 1718, peut-être suite à la reprise en main du repaire de New Providence par les Britanniques durant l’été de cette année-là (les pirates qui n’acceptent pas l’amnistie proposée par le nouveau gouverneur Woodes Rogers se dispersent dans l’espace atlantique). N’ayant pas les moyens d’entretenir une force navale permanente dans les Îles du Vent, l’autorité monarchique française proclame alors une amnistie pour tous les pirates en septembre 1718, renouvelée en août 1719 puis en septembre 1722. Chaque amnistie donne aux pirates au moins un an pour se rendre. Le texte de l’ordonnance du 5 septembre 1718 laisse penser que l’amnistie est une faveur accordée aux pirates : « Sa Majesté […] a fait armer le nombre de vaisseaux qu’elle a cru suffisant pour donner la chasse à ces forbans, pour réprimer leurs pirateries, mais [elle a appris] que plusieurs de ses sujets qui naviguent avec ces pirates ont été engagés par force, que d’autres […] se sont repentis de leur faute ». Cette ordonnance tend ainsi la main aux pirates en leur fournissant les arguments nécessaires pour justifier leur amnistie : la repentance est en effet une condition préalable au pardon royal. La suite de l’ordonnance précise que les pirates amnistiés doivent s’établir dans la colonie : l’objectif est toujours de pouvoir disposer de corsaires ou de flibustiers potentiels. Les autorités espèrent aussi voir les forbans dépenser leur butin dans les colonies qui manquent de liquidités en ce début de XVIIIe siècle. Les textes de ces amnisties royales sont envoyés aux Îles du Vent afin d’y être enregistrés par les conseils supérieurs puis publiés et affichés « partout où besoin sera, à ce que personne n’en ignore ». En 1719, afin d’accroître la portée de l’amnistie, le gouverneur général prend aussi sur lui de remettre des copies de l’ordonnance « à quelques maîtres des bateaux ou barques qui naviguent dans ces îles, avec ordre à eux de les manifester et rendre publics dans tous les endroits où ils aborderont, et d’en faire part aux bateaux forbans s’ils en rencontraient ».

          Parallèlement à ces amnisties royales, on relève un certain nombre d’amnisties particulières, accordées par les gouverneurs des Îles du Vent à des équipages pirates qui les sollicitent, ce qui n’est pas sans poser des questions de légitimité. En accordant l’amnistie aux pirates du Foudroyant en 1715, le gouverneur général Duquesne-Guitton a des doutes sur sa capacité à pardonner aux pirates et explique, dans une lettre, « la juste crainte que j’ai de déplaire au roi en m’attribuant une autorité que je n’ai pas et en accordant des grâces dont Sa Majesté est seule la maîtresse ». Il est vrai que certaines amnisties, concédées par les gouverneurs, ne comportent pas la mention « sous le bon plaisir du roi » afin de ne pas laisser penser aux pirates que leur pardon pourrait être remis en question. Le Conseil de Marine tolère néanmoins ces pratiques tout en rappelant régulièrement aux gouverneurs de ne pas empiéter sur l’autorité royale. Lorsqu’ils accordent personnellement des amnisties, les gouverneurs s’empressent de les justifier au regard de la sécurité de la colonie : Deniau est amnistié en 1722 car le gouverneur général « n’a d’autres vues que le bien public et celle de diminuer s’il est possible le nombre des forbans » ; Chemineau est pardonné la même année car « ce sera autant de voleurs de moins ». À son sujet, le gouverneur avoue même que « dans la circonstance, eu égard à notre extrême faiblesse, nous avons cru ne pouvoir mieux faire […], puisque par-là […] nous désarmons plus de 150 hommes révoltés que nous rendons à la colonie ».

          Pourtant, quelques officiers des colonies expriment parfois des réticences lors des amnisties. Les objections peuvent porter sur la forme : en 1715, l’amnistie destinée à être envoyée au capitaine pirate du Foudroyant est biffée car « il ne convenait pas d’envoyer une amnistie à la mer, que c’était aux forbans à la venir chercher ». Mais, au début de la période, alors que la piraterie n’est pas encore généralisée, c’est sur le fond que des réserves sont formulées : en 1701, si les autorités de la colonie acceptent de pardonner les crimes de désertion et de piraterie (pillage), elles rechignent à amnistier les pirates « qui, dans leurs pirateries, auront tué, jeté à la mer et massacré les gens dont ils se sont rendus maîtres ». Le Secrétaire d’État à la Marine doit alors leur rappeler que tous les crimes sont pardonnés par l’amnistie. D’autres questions, plus pratiques, se posent aussi lorsque que certains pirates ne sont pas français : en leur accordant l’amnistie, le gouverneur général redoute notamment les critiques – et les représailles – des puissances étrangères.

Espoirs et prudence des pirates

          Beaucoup de forbans français n’entrent en piraterie que par nécessité, ne trouvant pas d’autres moyens de subsistance dans la société esclavagiste qui se met en place dans les Îles du Vent. L’amnistie offre donc une porte de sortie appréciable à ces criminels peu intéressés par la vie de pirate. En 1715 par exemple, après avoir été séparé du navire de son complice, Chabot, lors d’une tempête, le pirate Curé ne persiste pas et se résout à solliciter une amnistie à la Grenade. En 1719, les pirates anglais et français du Postillon décident de se rendre quand ils prennent connaissance d’une amnistie proclamée par le roi d’Angleterre. Néanmoins, lorsqu’ils apprennent que le roi de France accorde également son pardon, les pirates du Postillon se séparent et les Français, craignant de ne pas être amnistiés par les Britanniques, préfèrent se rendre en Martinique. Enfin, en 1722, c’est essentiellement pour retrouver son épouse, établie à Saint-Pierre (Martinique), que le pirate Honoré Deniau réclame son amnistie au gouverneur.

           

        Cependant, la volonté de s’extraire d’une vie violente, à l’issue incertaine, est généralement passée sous silence par les propos convenus des déclarations d’amnistie. Le 10 mai 1719, le capitaine du Postillon, Julien Guinard explique ainsi que lui et ses hommes sont « touchés d’un vrai repentir de nos fautes et de notre mauvaise conduite passée, avec intention de vivre désormais en bons et fidèles sujets » et tiennent le « ferme propos […] de ne nous écarter jamais du devoir de la fidélité et de la soumission que nous devons à Sa Majesté ». Les arguments du pirate Thomas Dulain, dans une lettre de 1728, sont similaires et s’intègrent dans un raisonnement visant l’obtention du pardon : tout en dénonçant la violence de ses propres hommes, il tente de prouver au gouverneur général Champigny qu’il ne fait pas partie de la « communauté » des forbans et qu’il a toujours bien traité ses prisonniers français, en précisant à ce sujet qu’ils « pourront vous témoigner le regret que j’ai eu d’avoir mené une vie si déterminée ».

             Lorsqu’ils ont décidé de se rendre pour bénéficier de l’amnistie, les pirates s’engagent dans des démarches délicates qui impliquent une grande prudence. En 1701, des pirates demandent par exemple au capitaine du navire marchand le Saint-Jean, de La Rochelle, de servir d’intermédiaire pour négocier leur reddition. Cependant, après avoir fait semblant d’accepter, le capitaine capture les pirates par surprise pour les livrer aux autorités de la colonie et réclamer une récompense. Quelques jours plus tard, le Conseil Souverain de la Martinique prend toutefois connaissance de l’affaire et parvient à faire libérer les forbans. Peu confiants, les pirates cherchent donc à se montrer prudent dans leur prise de contact avec les autorités. En 1701, le gouverneur général demande ainsi à obtenir des copies imprimées des proclamations d’amnistie car « il y a eu de ces forbans qui, ayant eu des copies à la main bien certifiées de cette ordonnance, ne s’y sont point voulu fier et qu’ils ont dit que s’ils l’avaient eu imprimée, ils s’y seraient fié et auraient été se rendre dans quelqu’une de nos îles ». Dans les représentations des pirates, le passage par l’imprimerie donne un caractère officiel aux ordonnances d’amnistie et cautionne leur véracité en prouvant qu’elles sont octroyées par le roi (effectivement aucune imprimerie officielle n’est avérée dans les Îles du Vent avant 1728).

            L’emploi d’intermédiaires de confiance est également utilisé par la quasi-totalité des pirates qui sollicitent l’amnistie. Par exemple, une nuit de mai 1715, des pirates envoient secrètement un de leurs officiers dans le port de Saint-Pierre afin de trouver un religieux capable de négocier leur amnistie auprès du gouverneur général. Ce religieux parvient alors à obtenir un « billet d’assurance pour la vie de l’équipage » signé par l’intendant des Îles du Vent. En 1722, le pirate Chemineau refuse une amnistie proposée par le gouverneur espagnol de Santo Domingo (actuelle République Dominicaine) : la méfiance de ce forban n’est sans doute pas exagérée car, quelques semaines auparavant, il s’était attiré la colère des autorités espagnoles en massacrant l’équipage d’un navire corsaire de Porto Rico. Se méfiant également du gouverneur général des Îles du Vent, Chemineau préfère alors capturer un navire marchand nantais, la Subtile, et garder l’équipage en otage tandis qu’il envoie le capitaine négocier son amnistie à Léogâne (Saint-Domingue, actuelle Haïti). Le cas de Thomas Dulain est différent car il sollicite son amnistie en 1728-1729, alors que la piraterie s’éteint et n’est plus considérée comme une menace omniprésente dans les Îles du Vent. En conséquence, le gouverneur général refuse à plusieurs reprises de pardonner au pirate. Par dépit, Dulain trahit et abandonne donc son équipage sur une plage de Tortuga au cri de « Adieu, canailles, je vais en France et je ne suis plus forban ». Il décide en effet de traverser l’océan Atlantique afin de se rendre dans son village natal, au Pouliguen (Loire-Atlantique). Là-bas, il demande à sa mère de servir d’intermédiaire pour négocier son amnistie auprès des autorités nantaises.

         Afin d’appuyer leur demande d’amnistie, certains pirates se résignent parfois à faire des dons aux gouverneurs. Échange représentatif du contexte esclavagiste en plein essor au début du XVIIIe siècle, le pirate Curé offre par exemple au gouverneur de la Grenade une vingtaine d’esclaves enlevés quelques jours plus tôt sur un navire britannique. En mai 1719, le pirate Julien Guinard offre son propre bateau, le Postillon, au gouverneur général De Feuquières : le cadeau est apprécié à sa juste mesure car le gouverneur, qui ne disposait pas de navire de guerre dans la colonie, emploie immédiatement le Postillon comme garde-côte. Cependant, quelques mois plus tard, le Conseil de Marine rappelle à l’ordre le gouverneur puis exige que le bateau soit vendu aux enchères et que le produit de la vente soit remis aux pirates amnistiés.

                Les dispositions des ordonnances d’amnistie se révèlent généralement favorables aux pirates qui peuvent conserver et se partager leur butin : « veut Sa Majesté que les vaisseaux et les effets dont ils se trouveront en possession soient censés et réputés leur appartenir » (ordonnance du 28 septembre 1722). La seule limite est émise en mai 1719 par le Conseil de Marine qui précise que les biens volés doivent être remis aux propriétaires qui se signalent dans un délai d’un an et un jour à partir de la proclamation de l’amnistie. Cette mesure est critiquée par le gouverneur général De Feuquières qui explique que « ce cas pourrait être un prétexte auxdits forbans de ne point profiter de l’amnistie parce qu’après s’être rendus ils se verraient dépouillés du butin qu’ils auraient fait […], ces sortes de gens comptant pour peu la grâce du Prince lorsqu’ils n’y trouvent pas quelque avantage ». Le regard pragmatique des gouverneurs locaux s’oppose ici à l’approche purement juridique du Conseil de Marine. La vente du butin rassemblé par les pirates est dévolue aux autorités qui accordent l’amnistie.

En avril 1723 le gouverneur de Saint-Domingue se charge ainsi de faire vendre aux enchères le navire et le butin du pirate Honoré Deniau, puis d’en partager les revenus entre les pirates. Chemineau, quant à lui, préfère laisser les autorités à distance du partage du butin, comme le relate le gouverneur : « nous n’avons jamais pu savoir au juste de combien ces forbans étaient riches […], parce que c’est un secret qu’ils ont gardé religieusement ». Les autorités espèrent généralement s’y retrouver économiquement par l’installation des pirates dans la colonie et, ainsi, par le retour de ces liquidités dans le circuit économique local. En 1729, bénéficiant d’une amnistie moins favorable, car plus tardive, Thomas Dulain décide de soustraire son butin à l’inspection des autorités royales afin d’en éviter la confiscation : c’est donc par des réseaux clandestins, aux alentours de Nantes, qu’il écoule les biens volés.

Les effets des mesures d’amnistie

             Les amnisties sont des réussites dans le sens où il s’agit de proclamations concernant des équipages entiers et qui, en peu de temps, extraient un grand nombre d’hommes de la piraterie. Si l’on additionne les équipages des quatre capitaines suivants, Guinard, Deniau, Chemineau et Dulain, c’est un total de 350 pirates français qui sortent de la piraterie, amnistiés. Cependant, si le chiffre est avantageux au regard de la lutte contre la piraterie, il faut aussi comprendre qu’il s’agit de 350 anciens pirates qui vivent désormais dans les îles de la colonie.

        La réinsertion de ces anciens forbans parait généralement difficile. En 1715, en un mois, tous les pirates qui ont obtenu leur amnistie à la Grenade se sont dispersés et sont introuvables, se fondant de nouveau dans la masse mouvante des vagabonds qui errent dans les Îles du Vent. Le bilan est identique pour Julien Guinard et les pirates du Postillon : « plusieurs de ces forbans, trois mois après leur arrivée dans cette île, sont […] morts, soit de maladie ou des débauches qu’ils ont faites, et les autres ont pris leur parti, étant allés d’un côté ou d’autre » (De Feuquières). Les pirates français proviennent majoritairement d’une population de vagabonds, de déserteurs, d’engagés sans emploi, de condamnés déportés aux îles ou encore d’esclaves marrons : pour la plupart d’entre eux, la piraterie et l’amnistie ne leur permettent pas de s’extraire de ces catégories marginalisées. Quelques rares anciens pirates parviennent tout de même à sortir du lot : Chemineau s’installe par exemple à Saint-Domingue et, plus d’un an après son amnistie, il vit toujours sur sa part du butin, « débauché et dépensier, ainsi que sont tous ces voleurs » (Charles Bénard, intendant des Îles du Vent). Quelques-uns de ses hommes reprennent de leur côté une carrière de marin, soit dans les Îles du Vent, soit dans les ports du royaume de France (notamment Nantes et La Rochelle), leur part du butin leur ayant permis de traverser l’océan Atlantique comme passagers. Amnistié en 1722, Honoré Deniau, quant à lui, redevient marin dans les navires de commerce nantais, un marin turbulent, accusé de mutinerie en 1724. Deniau finit par décéder à Paimboeuf en 1728, à l’âge de 41 ans.

            Le regard porté sur ces anciens pirates ne facilite pas non plus leur réinsertion. Après leur amnistie, Deniau, Chemineau et Dulain sont tous soupçonnés, à un moment ou à un autre de vouloir enlever un navire et de chercher à engager un nouvel équipage pour retomber dans la piraterie. L’intendant Bénard demande par exemple au secrétaire d’État à la Marine d’enfermer Chemineau avant qu’il ne vole un navire (ce qui est refusé, Chemineau bénéficiant toujours de l’amnistie), et les autorités nantaises signalent que Dulain « fut dans la disposition de continuer les violences et, selon les apparences, de se rembarquer secrètement dans quelques-uns de nos ports pour reprendre son métier de forban ». La rancune de certains officiers des Îles du Vent, ainsi que les velléités de vengeance de quelques gens de mer victimes des pirates, explique aussi que les proclamations d’amnistie prennent des dispositions pour protéger les anciens forbans. L’ordonnance du 5 septembre 1718 précise que les pirates amnistiés ne peuvent « être inquiétés ni recherchés en quelque manière que ce soit pour raison desdites pirateries » et « impose silence à ses procureurs généraux et autres procureurs, fait défense à tous ses sujets de leur faire aucun reproche à cet égard ». De même, Julien Guinard et ses hommes obtiennent un « passeport » pour s’établir dans les îles de la colonie « sans être molestés ni troublés par quoique ce soit ».

         La méfiance des populations à l’égard des anciens pirates est parfois justifiée : après avoir passé plusieurs mois à bord d’un navire surpeuplé (ce que Martine Acerra rapproche de l’univers carcéral), dans le seul objectif d’acquérir illégalement et agressivement des richesses, les forbans amnistiés retournent dans des milieux marginalisés et violents. Une habitude de la violence marque donc souvent les comportements de ces anciens pirates. En 1723, Chemineau finit ainsi par être banni des Îles du Vent après avoir tiré un coup de pistolet dans la cuisse d’un homme. Quant à Dulain, il est arrêté une semaine après son amnistie pour avoir presque percé de son épée un marin nantais : il finit par être gardé sous surveillance dans une maison forte. La quasi absence de réinsertion des anciens pirates limite ainsi les effets pacificateurs des amnisties.

Quelques grands pirates qui n'ont pas bénéficié d'une amnistie

       Les amnisties sont essentiellement accordées, par le roi ou par les gouverneurs, dans les périodes où la piraterie représente une menace importante pour le commerce maritime. À partir de 1722-1723, la piraterie caribéenne décline et les amnisties se font donc beaucoup moins nombreuses. Plusieurs facteurs expliquent cette disparition progressive de la piraterie : la poursuite et l’affrontement des pirates en activité, les enquêtes sur les réseaux de ravitaillement, de renseignement et de recel, l’élimination des repaires de forbans, la protection des anses, des ports et des déplacements commerciaux… Le départ de plusieurs pirates pour de nouveaux terrains de chasse à Terre-Neuve, sur les côtes africaines et dans l’océan Indien soulage aussi les Îles du Vent. C’est dans ce contexte de reprise en main des mers par le pouvoir royal, que l’amnistie s’est finalement imposée aux yeux des forbans français comme le seul moyen de quitter la piraterie en vie.

Kevin PORCHER

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