Ambassade de Pierre le Grand en France (1717) : un choc des cultures?

05/04/2020

Dans une Europe rééquilibrée suite aux traités d’Utrecht et de Rastaadt, la Russie de Pierre le Grand a réussi à s’adapter aux nouvelles configurations européennes en se liant notamment avec la puissance émergente en Europe orientale : la Prusse. Ce petit royaume militaire qui par le règne de Frédéric Guillaume (1688-1740), a réussi à s’imposer avant même le tumulte de la guerre de sept ans à venir. Pierre, à la quête d’une nouvelle identité moscovite, tend, comme ses prédécesseurs à ouvrir une fenêtre sur l’Europe : il le réussit par le Grand Tour russe. Ce phénomène culturel qui tout au long du XVIIIe siècle va jouer une très grande importance dans le partage des savoirs, la diffusion et la réception des Lumières. Pour comprendre ce voyage, il faut se replonger dans les origines des relations franco-russes non renouées depuis le Moyen Âge et qui se sont dégradées progressivement, surtout pour des raisons religieuses.

L’AMBASSADE EN FRANCE, UNE TENTATIVE DE RENOUER DES LIENS ENTRE LES DYNASTIES DES ROMANOVS ET DES BOURBONS

L’ambassade de 1717 n’est pas une délégation simple à obtenir puisque les dernières relations entre la Russie et la France remontent au XIe siècle avec le mariage de la fille de Iaroslav le Sage (978-1054), Anne de Kiev, princesse de la Rus’ avec le troisième roi capétien Henri Ier (1031-1060). Depuis, l’image de la Russie en France n’a cessé de se détériorer et il était impossible pour un roi aussi pieux que Louis XIV de recevoir en France l’incarnation même du « barbare » que représente ce tsar orthodoxe. Mais il était à présent impensable d’ignorer une Russie qui a réussi à s’imposer à l’Est : contre les turcs d’abord ouvrant ainsi le passage en Europe par la mer d’Azov puis contre les suédois, dont la longue guerre du Nord n’est pas encore terminée au moment de sa visite en France. Peu à peu, la Russie impose sa présence, ce qui présage un rôle fondamental à venir pour le reste du siècle et bien au-delà puisque son état moderne ne se constitue dans les faits que lors de la seconde partie du XIXe siècle avec le règne d’Alexandre II. Deux choses allaient pourtant faciliter le contact inévitable entre les deux dynasties. La première était l’entourage de Louis XIV, qui ne méconnaissait pas la Russie et c’est notamment le cas du bibliothécaire l’abbé de Jean-Paul Bignon (1662-1743) qui fut un temps prédicateur de Louis XIV et qui dès les années 1700 avait envoyé les deux fils de son jardinier en Russie près du tsar et n’hésitait pas à entreprendre des relations épistolaires. Dans une lettre datée du 13 août 1714, le prédicateur du roi Soleil n’hésite pas à remercier le conseiller de Pierre le Grand, le fameux Heinrich von Huyssen qui lui avait fait parvenir plus d’une centaine d’ouvrages. Dès lors, c’est une remarquable relation culturelle qui se dessine entre la France et la Russie mais celle-ci n’avait encore rien d’officiel. La deuxième raison de ce contact éminent entre ces deux pays résidait dans la mort même du roi Louis XIV le 1er septembre 1715 date fondamentale pour le Royaume de France qui allait résulter sur une régence établie de manière complexe étant donné que le jeune Louis XV n’avait que 5 ans. De fait, cette rencontre allait se faire avec le neveu de Louis XIV, Philippe d’Orléans, peu apprécié de son oncle par son caractère frivole et sa désinvolture à ne jamais les respecter les règles. Encore une fois, il se montre à la hauteur de sa réputation. Mais rien n’est évident : qui devait faire le premier pas entre un Romanov et un Bourbon? Il faut noter qu’ailleurs en Europe et notamment pour la Prusse, l’idée d’une triple alliance associant la France, la Russie et la Prusse était très largement séduisante. Sans doute Frédéric Guillaume éprouvait-il un certain malaise à être le seul allié de Pierre en Europe et sa position orientale pouvait l’affaiblir d’une quelconque attaque suédoise, pays qui est encore un allié de la France depuis la Guerre de Trente Ans le siècle dernier. En d’autres termes, il est extrêmement compliqué d’établir de nouvelles relations sans bouleverser complètement l’ordre établit il y a encore trop peu de temps puisque à ce moment, Louis XIV n’était pas encore mort.

L’ARRIVÉE DU TSAR EN FRANCE EN MAI 1717

Dans tous les cas, le Régent et son grand conseiller, l’abbé Dubois, deux hommes qui prendront en main les affaires de la France jusqu’à leur mort presque simultanée en 1723 vont accepter le troisième voyage du tsar, l’ultime mais aussi le plus particulier et le plus historique. Si Pierre rêvait de visiter Paris et prendre davantage d’idées pour ses constructions, il faut dire la France avait joué un grand rôle d’inspiration pour la construction colossale que représentait Saint-Pétersbourg, la nouvelle capitale depuis 1713, il venait surtout pour des raisons politiques et notamment dans l’idée de créer une grande alliance avec la France. C’est à Dunkerque que pour la première fois, le pied de Piotr Alekseïevitch foula le sol français. Dès son arrivée, son physique charismatique mais sauvage ainsi que son caractère particulier ne laisse pas indifférent. C’était un homme de plus de deux mètres, marqué par des traditions moscovites ancestrales, bien loin du mode de vie codifié établi à la cour de Louis XIV et nous le verrons par la suite, que l’immixtion des deux ne font pas bon ménage. Tout d’abord c’est son hygiène de vie qui tend à choquer : il se lève très tôt vers quatre heures du matin, il boit de l’eau-de-vie avant les repas c’est à dire ses petites liqueurs, il n’hésite pas à reprendre de la bière et du pain tout au long de la journée et souvent avant de manger, un rythme qui ne lui permettait pas de rendre honneur aux festins préparés par la France en l’honneur de sa délégation, mais Pierre loin des étiquettes, préfère se contenter d’une miche de pain et d’un verre de bière dans une taverne plutôt que perdre son temps avec un faste ostentatoire qui se distingue clairement de l’austérité de la cour moscovite. D’ailleurs quand il arrive à Paris le 9 mai au soir, il refuse de séjourner au Louvre, dans la chambre d’Anne d’Autriche, la défunte épouse de l’ancien roi de France et préfère dormir dans un hôtel située rue de la Cerisaie. C’est le lendemain, le 10 mai 1717 que le roi jeune roi Louis XV âgé de seulement 7 ans, rend visite au tsar. À cet instant, un moment fondamental, marqueur de deux modèles qui s’affrontent allait s’écrire dans l’histoire : le tsar prend le petit garçon dans ses bras avant de l’embrasser. À ce moment précis, Piotr venait de prendre sa revanche face à Louis XIV qui refusait la présence d’un barbare auprès de la famille royale. Cet instant très critiqué selon les récits du mémorialiste Louis de Rouvroy de Saint-Simon montrait la subsistance d’une barbarie russe à travers une familiarité et un manque de délicatesse absolu. Ce manque de délicatesse, toujours selon Saint-Simon, on la retrouve aussi plus tard lors de la visite dans l’appartement de l’ancienne maîtresse du feu roi, la Dame de Maintenon qui, malade, s’était retirée et alitée dans sa chambre. Sans doute, Pierre ne pouvait être de passage dans Paris sans rendre visite à cette femme et c’est alors qu’il se tint de longues minutes à son chevet sans dire mots, sans même se présenter. Selon le récit de l’intéressée, il se serait assis sur le lit et lui aurait demandé de quels maux elle souffrait, ce à quoi elle aurait répondu « de vieillesse seulement ». Ce moment d’émotion n’allait pas empêcher le jeune tsar de visiter tous lieux qui lui apportaient ses curiosités qu’on lui connait bien : la Sorbonne, l’Observatoire, le Jardin des plantes ou encore tous les chantiers et ateliers de serrurerie qu’il rencontrait. Néanmoins, ce n’était pas un simple touriste, bien au contraire, il fait preuve d’intelligence et de savoirs très techniques expliquant tout à qui veut l’entendre.

Louis XV rend visite à Pierre le Grand à l'hôtel de Lesdiguières, le 10 mai 1717. Huile sur toile (1838) de Louise Marie-Jeanne Hersent, née Mauduit (1784-1862). Versailles, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon. On peut tenter d’identifier les personnages : en rouge à gauche face au spectateur, le gouverneur du roi le maréchal de Villeroy et à sa gauche de profil, le duc de Maine, chargé de l’éducation du roi.

UN VOYAGE PEU CONCLUANT SUR LE POINT DIPLOMATIQUE MAIS FONDAMENTAL AU NIVEAU HISTORIQUE

Pourtant, il ne faut pas imaginer une ambassade organisée avec un itinéraire préétabli, Pierre était un homme imprévisible qui partait sans dire mots, ce qui désespérait grandement les intendants, les yeux et les oreilles du roi qui avaient reçu pour ordre d’accueillir le tsar partout où il passait : il quitte précipitamment Paris après une certaine attente dans l’aboutissement des négociations avec la France, il s’avance dans les Ardennes où il passera à Charleville suivant l’itinéraire de la Meuse. Dans tous les cas, cette délégation russe était vaine, parce qu’il comprit vite son rôle dans la perspective d’une alliance entre la Russie et la France. Elle jouait un rôle catalyseur face à l’Empire, une position qu’il refuse. D’ailleurs, rapidement, la France se tourne vers l’Angleterre, la dynastie hanovrienne qui venait d’être établie par George Ier, issue d’une famille germanique permettait une triple alliance qui était composée de la France, la Prusse et l’Angleterre. Si la France écartait l’idée d’une paix avec la Russie, certainement compromise dès le début, elle reconnaissait la Russie comme une nation qui venait de commencer son européanisation. La Russie venait par ce voyage, de s’ériger comme une nation importante et ce qui montre ce caractère européen du règne de Pierre Alekseïevitch Romanov, c’est sans doute ce merveilleux portrait du tsar peint par Jean Marc Nattier qui représente le souverain dans une tendance européenne : le bâton de commandement dans la continuité de la représentation des rois de France qui n'est pas sans rappeler le portrait du jeune Louis XIII alors âgé de 21 ans peint par Paul Rubens. Il est aussi vêtu de l’armure et son expression reflète le classicisme qui avait tant marqué le règne de Louis XIV.

Tableau de Pierre le Grand peint par J.M Nattier (1685-1766) en 1717, il est représenté avec tous les insignes du pouvoir européen.

Ainsi, Pierre avait atteint son ambition, il avait donné de nouveaux codes dans la culture moscovite. Ceux-ci, il les adapta à un pays qui ne « voulait pas copier l’Occident mais qui annonçait une Russie renouvelée sur les bases de son histoire » écrit l’historienne F.D Liechtenhan. En fait, Pierre le Grand comme Ivan IV avant lui, a réussi à rompre son isolement face à l’Europe, un isolement physique par le manque d’accès à la mer mais aussi culturel et intellectuel avec une Russie traditionaliste marquée par un obscurantisme orthodoxe.

Pierre TOUSSAINT

BIBLIOGRAPHIE

LIECHTENHAN Francine-Dominique, Pierre le Grand : premier empereur de toutes les Russies, Paris, ed. Tallandier, 2015, 675p

CARRÈRE D’ENCAUSSE, Hélène, La Russie et la France. De Pierre le Grand à Lénine, Paris, ed. Fayard, 2019, 448p

WELF Edward R. Pierre le Grand à Paris en 1717, ou les échos saint-simoniens d'une visite importune : état succinct des rapports franco-russes dans le premier quart du XVIIIe siècle. In: Cahiers Saint Simon, n°16, 1988. « Ambassades et visites d'Etat saint-simoniennes ». pp. 38-48

FIRMIN Gwenola, LIECHTENHAN Francine-Dominique, SARMANT Thierry, Pierre le Grand : un tsar en France -1717, Paris, ed. Lienart, 2017, 240p

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